G. M., « Postface à : " Pour un Humanisme nouveau" », Cahiers de l’Unité, n° 1, janvier-février-mars, 2016 Un texte oublié de René Guénon René Guénon est en Égypte au début du mois de mars 1930. « Âtmâ-Gîtâ » paraît dans Le Voile d’Isis ce même mois. Alors que l’équinoxe de printemps vient d’avoir lieu, il commence la rédaction d’« Et-Tawhîd », au mont Sinaï. (1) Si son « rattachement aux organisations initiatiques islamiques remonte exactement à 1910 », (2) son premier article daté de l’Hégire, (3) c’est-à-dire d’après le calendrier islamique, est écrit quelques jours plus tard, le 31 mars : il s’agit de « La Grande Guerre sainte », qui sera publié en mai 1930. Pour cette période, on chercherait en vain, dans les bibliographies de René Guénon établies par MM. Jean-Pierre Laurant, (4) Xavier Accart, (5) ou proposées par divers sites de l’Internet, d’autres publications que celles qui viennent d’être citées. (6) Toutes ces listes ignorent la réponse que Guénon a donnée au « Questionnaire proposé » à la fin de l’article intitulé : « Pour un nouvel Humanisme », de la revue protestante bimensuelle Cahiers de Foi et Vie du 16 janvier 1929. Cette réponse de Guénon paraîtra, avec celles d’autres « Personnalités » (7), dans un numéro spécial de 326 pages, en mars 1930, ou au commencement d’avril 1930. L’incertitude sur le mois s’explique par le fait que deux dates sont données : la première, après les noms de ceux qui ont collaboré à l’« Enquête » ; la seconde, après l’« Éditorial ». De plus, aucune date d’impression n’est mentionnée. Le texte que nous publions aujourd’hui n’est donc pas inédit, même s’il est resté inconnu jusqu’ici : comme d’autres écrits de René Guénon, c’est un article oublié… En le ramenant à la lumière quatre-vingt-six ans après sa première publication, il nous a semblé qu’il pouvait être intéressant de situer plus exactement le contexte dans lequel il fut publié. En effet, ce contexte montre que Guénon, loin de limiter ses interventions à l’intérieur d’un cadre intellectuel ou éditorial spécifique, répondait à toutes les sollicitations de valeur qu’on lui proposait pour exposer le point de vue traditionnel. Il observera cette attitude toute sa vie. On verra ainsi comment son texte sur l’humanisme s’inscrit dans des circonstances historiques particulières et comment, en même temps, il dépasse celles-ci pour offrir un point de vue toujours « traité en dehors de toute préoccupation d’“actualité” immédiate. » (8) C’est donc un exemple de cette application des principes aux contingences, dont il est fait état dans les premières lignes d’Autorité spirituelle et pouvoir temporel, et qui illustre à la fois la permanente actualité de ces principes, et leur vérité intemporelle, ainsi que l’art incomparable de celui qui les fit connaître à l’Occident. (9) Les Cahiers de Foi et Vie La revue où Guénon publie son texte avait été fondée en 1898 par deux pasteurs, Benjamin Couve (1844-1928) et Paul Dourmergue (1859-1930) ; elle était à l’époque dirigée par ce dernier. Cette revue existe toujours. L’article sur l’humanisme de janvier 1929, dans lequel figure le questionnaire adressé aux « Personnalités » françaises, était présenté comme une « Enquête » dirigée par Paul Arbousse-Bastide (1899-1985), un agrégé de philosophie, membre du Comité de Rédaction de la revue. On pourrait s’étonner de l’intérêt de cet auteur pour les écrits de Guénon, sachant ce que celui-ci pensait du Protestantisme. En effet, il a mentionné à plusieurs reprises le cas du Protestantisme comme exemple d’une religion dans laquelle « l’élément social et sentimental l’emporte sur l’élément intellectuel », la religion tendant alors « à dégénérer en un “moralisme” pur et simple. » (10) Dans le chapitre V de La Crise du Monde moderne, le jugement est encore plus sévère, puisqu’il s’agit de « révolte contre l’esprit traditionnel », d’« une manifestation de l’individualisme […] considéré dans son application à la religion » : « Ce qui fait le Protestantisme, comme ce qui fait le monde moderne, ce n’est qu’une négation, cette négation des principes qui est l’essence même de l’individualisme ; et l’on peut voir là encore un des exemples les plus frappants de l’état d’anarchie et de dissolution qui en est la conséquence. » « D’autre part, il est naturel que le Protestantisme, avec l’esprit de négation qui l’anime, ait donné naissance à cette “critique” dissolvante qui, dans les mains des prétendus “historiens des religions”, est devenue une arme de combat contre toute religion, et qu’ainsi, tout en prétendant ne reconnaître d’autre autorité que celle des Livres sacrés, il ait contribué pour une large part à la destruction de cette même autorité, c’est-à-dire du minimum de tradition qu’il conservait encore ; la révolte contre l’esprit traditionnel, une fois commencée, ne pouvait s’arrêter à mi-chemin. » En s’adressant à René Guénon, Foi et Vie ne faisait donc preuve d’aucune exclusive. Cela mérite d’être relevé : c’est aussi l’indication d’une certaine « réception » (11) de son œuvre, dont l’ampleur reste à préciser, dans le milieu protestant. De plus, Arbousse-Bastide affirmait qu’« aucune idée préconçue ne nous a guidé dans le choix des personnalités auxquelles nous nous sommes adressés. Nous avons demandé leur sentiment à tous ceux qui semblaient de par leur information ou leur fonction devoir s’intéresser au sens de l’humanisme et des humanités. […] Nous avons estimé que le simple fait d’enseigner, au même titre que la gloire ou le crédit, comportait l’autorité nécessaire au genre de témoignage que nous cherchions. […] Catholiques, libres penseurs, protestants, royalistes et démocrates » ont ainsi été sollicités (pp. 1-2) : la plupart étaient professeurs en exercice, en lycée ou faculté, agrégés, hommes de lettres, pasteurs ; on compte aussi des membres de l’Académie Française, de l’Institut, du Collège de France, de l’École des Hautes Études, etc. René Guénon a été convié comme « homme de lettres », (12) et aussi parce qu’il comptait « parmi les orientalistes les plus originaux de notre époque. À la fois historien de la pensée orientale et philosophe », et l’auteur de neuf livres publiés entre 1921 et 1929, dont les titres, dates de parution et éditeurs sont précisés. (13) Il est évident que présenter René Guénon comme « orientaliste » et « philosophe » n’était certainement pas pertinent après toutes les critiques qu’il avait adressées aux uns et aux autres. Quant à le qualifier d’« historien de la pensée orientale », on rappellera qu’il a écrit à ce sujet : « Ce qui nous intéresse vraiment et profondément, ce n’est pas l’“histoire des idées”, qui n’est en somme qu’affaire de pure curiosité, mais ce sont les idées elles-mêmes, et les idées envisagées au point de vue, non d’une “théorie de la connaissance”, mais de la Connaissance elle-même ; c’est là, en réalité, le seul point de vue qui ait une valeur proprement intellectuelle. » (14) En outre, René Guénon avait mis en garde à plusieurs reprises : « Nous avertissons une fois de plus que nous ne sommes disposé à nous laisser enfermer dans aucun des cadres ordinaires, et qu’il serait parfaitement vain de chercher à nous appliquer une étiquette quelconque, car, parmi celles qui ont cours dans le monde occidental, il n’en est aucune qui nous convienne en réalité. » (15) Quand on persiste cependant à ne pas tenir compte de ce type d’avertissement, cela relève généralement de l’incompréhension ou de la malveillance. Toutefois, sous la plume d’Arbousse-Bastide, il nous semble que les qualifications utilisées, évidemment fautives, s’apparenteraient surtout à l’aveu d’une incapacité à définir un auteur radicalement différent de tous ceux que l’on avait connus jusqu’ici en Occident. Pour un humanisme nouveau La question d’un « nouvel Humanisme » sur laquelle intervient ainsi Guénon est considérée à cette époque comme « parmi les plus graves » (16), et elle occasionne « un grave débat, plus grave que beaucoup ne l’imaginent. » (17) D’où la nécessité de rappeler quelles étaient alors les diverses « questions disputées » s’y rapportant, et, pour chacune d’entre elles, de préciser les thèses en présence. C’est ce que fait Paul Arbousse-Bastide dans son article/enquête de 1929 (18), dont de très larges extraits seront repris en 1930, et qu’il synthétise, en quelque sorte, dans le questionnaire suivant : « 1 – Quel fut le caractère essentiel de l’humanisme de la Renaissance ? 2 – La crise contemporaine des études gréco-latines est-elle un fait et comment s’explique-t-elle ? 3 – Peut-on concevoir des “humanités scientifiques” ? La culture purement scientifique peut-elle être un facteur d’humanisme capable de remplacer les études gréco-latines ? 4 – On a parlé d’“humanités techniques”. Qu’a-t-on voulu dire ? A-t-on énoncé, à ce propos, une thèse solidement fondée ? 5 – Les langues modernes et vivantes peuvent-elles servir de base à un nouvel humanisme ? Leur étude pourrait-elle se substituer avec avantage à celle des langues gréco-latines ? 6 – Quelles critiques peut-on faire aux humanités gréco-latines ? 7 – L’idéal des “écoles nouvelles” est-il conciliable avec celui des humanités ? 8 – Est-il légitime de restreindre l’humanisme aux humanités gréco-latines ? Un humanisme élargi ne devrait-il pas tenir compte de certains éléments orientaux, et en particulier hébraïques, dans la formation des esprits ? 9 – L’idéal humaniste est-il lié à une conception rationaliste et individualiste de l’homme ? 10 – La culture acquise par les humanités gréco-latines est-elle de nature à développer le sentiment de la solidarité humaine, ou bien tend-elle, au contraire, à séparer de la masse inculte une aristocratie de l’esprit ? 11 – L’idéal de l’École Unique est-il un danger pour les études gréco-latines et pour l’humanisme en général ? 12 – Le système des examens et des concours, en faveur en France, n’est-il pas une menace pour l’esprit désintéressé de l’humanisme ? 13 – Comment concevoir, en dehors des définitions toutes faites, l’idéal humaniste ? 14 – Le christianisme peut-il et doit-il tenir une place dans l’idée d’un nouvel humanisme ? Pourquoi et comment ? » Parmi les cinquante-huit « Personnalités » qui répondirent à cette enquête, certains, comme Jacques Maritain, à l’époque professeur à l’Institut Catholique de Paris, répondirent à chacune des questions (19), alors que d’autres, comme René Guénon, ne répondirent qu’à certaines d’entre elles ; d’autres encore, après de brèves réponses, se contentèrent de renvoyer les lecteurs à leurs propres publications, comme Paul Masson-Oursel, directeur d’études à l’ÉPHÉ (p. 190). Le débat Occident-Orient Certains auteurs reliaient la question du « nouvel Humanisme » au « débat Occident-Orient ». Dans cette optique, Arbousse-Bastide s’interroge : « a-t-on le droit de restreindre l’humanisme à l’histoire assez limitée, somme toute, des origines de l’Occident méditerranéen, dès lors que l’on entend “humanisme” au sens large, au sens de Térence : “Homo sum…” ? Rien ne justifie, alors, cette confiscation gréco-latine. Pourquoi exclure l’Orient par exemple, du patrimoine humaniste ? Il nous est précieux pour la connaissance de l’homme, peut-être plus précieux qu’un certain mobilisme grec ou qu’un certain jurisme latin. Les avis sont partagés. Sans doute l’humanisme gréco-latin nous touche de plus près. Parlons alors de notre humanisme et non de l’humanisme. » (20) Après l’expression : « un certain jurisme latin », l’auteur ajoute une note : « Sur la richesse de l’humanisme oriental et l’enthousiasme qu’il peut soulever, on consultera avec fruit les remarquables travaux de M. René Guénon : principalement l’Introduction à l’étude des doctrines hindoues ; Orient et Occident ; et La Crise du Monde Moderne. » Ajoutons qu’Arbousse-Bastide avait pris soin de faire préalablement une remarque, qui concerne notamment Guénon : « ceux que touchent les problèmes de la civilisation s’y sentent portés par leur intuition de la décadence, dont le mépris des valeurs spirituelles est le signe le plus impressionnant. » (21) Maintenant, après la publication des réponses, par ordre alphabétique des noms de leurs auteurs, Arbousse-Bastide les résume, les regroupant par thèmes, puis il les fait suivre de quelques remarques personnelles. Nous ne retiendrons que ce qu’il écrit très brièvement au sujet des idées exposées par René Guénon. À propos de l’« humanisme élargi », qui devrait tenir compte de certains éléments orientaux, et en particulier hébraïques, dans la formation des esprits (question n° 8), il se demande : « N’y a-t-il rien à attendre de l’Orient, pour l’élargissement de notre humanisme ? » Il précise : « En posant cette question, j’avais en vue deux objets assez distincts. D’une part, mettre en lumière ce que j’appellerais la “lacune hébraïque” de nos humanités ; d’autre part, suggérer une confrontation entre les idéaux de la minuscule Grèce, et même grande Grèce méditerranéenne, et ceux qu’il est convenu de nommer “Appels” [22], et qui nous arrivent, sourds et amplifiés, des races séculaires de l’Orient » (pp. 286-287). À la lecture des réponses, « L’Orient proprement dit inspire une méfiance caractéristique. […] Seuls, M. Dermenghem [23], M. Denis de Rougemont, et surtout M. Guénon, voient dans les apports de l’Orient un élément capital de tout humanisme, rétréci jusqu’à présent par la “vanité occidentale”. » (pp. 287-288) Le nom de Guénon revient encore dans ce numéro spécial, cette fois à propos de la thèse selon laquelle l’idéal humaniste n’aurait rien de commun avec l’idéal chrétien. Certains la soutiendraient, soit comme « humaniste », soit comme « chrétien », Guénon étant mis par l’auteur dans la seconde catégorie… (p. 296), ce qui pourrait, par certains aspects, se comprendre à la lecture de la suite de l’extrait de la lettre précitée de René Guénon au Dr Tony Grangier : après avoir précisé que c’est en 1910 que remonte son « rattachement aux organisations initiatiques islamiques », il poursuit : « en comparant cette date à celle de mes livres, vous pourrez vous rendre compte que cela n’empêche absolument rien d’un autre côté » (c’est nous qui soulignons). L’humanisme selon René Guénon Il n’est probablement pas inutile de reprendre les quelques passages où René Guénon parle de l’« humanisme » dans ses livres, articles et comptes rendus. Nous rappellerons tout d’abord ce qu’il a écrit dans La Crise du Monde moderne, en 1927 : « Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne : ce mot est celui d’“humanisme”. Il s’agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur, et, pourrait-on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre ; les Grecs, dont on prétendait suivre l’exemple, n’avaient jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations utilitaires n’étaient-elles jamais passées chez eux au premier plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes. L’“humanisme”, c’était déjà une première forme de ce qui est devenu le “laïcisme” contemporain ; et, en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d’étape en étape, au niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut satisfaire. » (ch. Ier) Même si les phrases de ce paragraphe sont intégralement reproduites, à quelques variantes près, et de façon disséminée, dans sa « Réponse » à l’enquête de Foi et Vie, celle-là, dans son intégralité, ne se réduit évidemment pas à une simple redite. Toujours dans le même ouvrage, Guénon assimile « humanisme » et individualisme » : « Ce que nous entendons par “individualisme”, c’est la négation de tout principe supérieur à l’individualité, et, par suite, la réduction de la civilisation, dans tous les domaines, aux seuls éléments purement humains ; c’est donc, au fond, la même chose que ce qui a été désigné à l’époque de la Renaissance sous le nom d’“humanisme”, comme nous l’avons dit plus haut, et c’est aussi ce qui caractérise proprement ce que nous appelions tout à l’heure le “point de vue profane”. Tout cela, en somme, n’est qu’une seule et même chose sous des désignations diverses ; et nous avons dit encore que cet esprit “profane” se confond avec l’esprit antitraditionnel, en lequel se résument toutes les tendances spécifiquement modernes. » (ch. V) Dans un article de janvier 1935, Guénon écrit, en référence expresse à l’initiation et à la métaphysique : « même dans l’ordre profane, on peut s’étonner de l’importance attribuée de nos jours à l’individualité d’un auteur et à tout ce qui y touche de près ou de loin ; la valeur de l’œuvre dépend-elle en quelque façon de ces choses ? D’un autre côté, il est facile de constater que le souci d’attacher son nom à une œuvre quelconque se rencontre d’autant moins dans une civilisation que celle-ci est plus étroitement reliée aux principes traditionnels, dont, en effet, l’“individualisme” sous toutes ses formes est en quelque sorte la négation même. On peut comprendre sans peine que tout cela se tient, et nous ne voulons pas y insister davantage ; mais il n’était pas inutile de souligner encore, à cette occasion, le rôle de l’esprit antitraditionnel, caractéristique de l’époque moderne, comme cause principale de l’incompréhension des choses initiatiques et de la tendance à les réduire aux points de vue profanes. C’est cet esprit qui, sous des noms tels que ceux d’“humanisme” et de “rationalisme”, s’efforce, depuis plusieurs siècles, de tout ramener aux proportions de l’individualité humaine vulgaire, nous voulons dire de la portion restreinte qu’en connaissent les profanes, et de nier tout ce qui dépasse ce domaine étroitement borné, donc tout ce qui relève de l’initiation, à quelque degré que ce soit. Il est à peine besoin de faire remarquer que les considérations que nous venons d’exposer ici se basent essentiellement sur la doctrine métaphysique des états multiples de l’être, dont elles sont une application directe ; comment cette doctrine pourrait-elle être comprise par ceux qui prétendent faire de l’homme individuel, et même de sa seule modalité corporelle, un tout complet et fermé, un être se suffisant à lui-même, au lieu de n’y voir que ce qu’il est en réalité, la manifestation contingente et transitoire d’un être dans un domaine très particulier parmi la multitude indéfinie de ceux dont l’ensemble constitue l’Existence universelle, et auxquels correspondent, pour ce même être, autant de modalités et d’états différents, dont il lui sera possible de prendre conscience précisément en suivant la voie qui lui est ouverte par l’initiation ? » (24) Il apporte un autre éclairage dans un article de mars 1938 : « La philosophie moderne, qui n’est en somme qu’une expression “systématisée” de la mentalité générale, a suivi une marche parallèle : cela a commencé avec l’éloge cartésien du “bon sens”, qui est bien caractéristique à cet égard, car la “vie ordinaire” est assurément, par excellence, le domaine de ce soi-disant “bon sens”, aussi borné qu’elle et de la même façon ; puis, du rationalisme, qui n’est en somme qu’un aspect philosophique de l’“humanisme”, on arrive peu à peu au matérialisme ou au positivisme. » (25) Enfin, en juillet 1936, cette fois dans un compte rendu de livre (26), à propos « des rapports de l’Orient et de l’Occident », il revient sur la question du « nouvel humanisme », déjà étudiée par Arbousse-Bastide en 1929 : « L’idée d’une entente entre les différentes civilisations basée sur la constitution d’un “nouvel humanisme”, étendu fort au-delà des étroites limites de la seule “culture gréco-latine”, tout en étant assurément très louable, apparaîtra toujours comme tout à fait insuffisante au point de vue oriental, comme tout ce qui ne fait appel qu’à des éléments d’ordre purement “humain”. » (27) L’« Union intellectuelle pour l’entente générale des peuples » Ces dernières remarques de René Guénon concernent en fait le discours prononcé par André Lebey au Grand Chapitre du Grand Orient de France, le 16 septembre 1924, d’où sont tirées les citations. (28) Cette « idée d’une entente entre les différentes civilisations » n’est pas sans rappeler ce passage du « Projet de Joseph de Maistre pour l’union des peuples », paru dans Vers l’Unité : « Il est essentiel de remarquer que l’union telle que l’envisage Joseph de Maistre doit être accomplie avant tout dans l’ordre purement intellectuel ; c’est aussi ce que nous avons toujours affirmé pour notre part, car nous pensons qu’il ne peut y avoir de véritable entente entre les peuples, surtout entre ceux qui appartiennent à des civilisations différentes, que celle qui se fonderait sur des principes au sens propre de ce mot. Sans cette base strictement doctrinale, rien de solide ne pourra être édifié ; toutes les combinaisons politiques et économiques seront toujours impuissantes à cet égard, non moins que les considérations sentimentales, tandis que, si l’accord sur les principes est réalisé, l’entente dans tous les autres domaines devra en résulter nécessairement. » (29) On retrouve encore cette même « idée d’une entente entre les différentes civilisations », ou « entre les peuples », non plus dans les écrits de René Guénon, mais dans une association dont Frans Vreede a fait état : l’« Union intellectuelle pour l’entente générale des peuples. » C’est sa dénomination exacte, d’après ses statuts. Elle avait son siège à Paris, chez Vreede, qui en fut le « Secrétaire général ». Celui-ci retient celle d’« Union intellectuelle pour l’entente entre les peuples » (30), et cette dernière appellation figurait en en-tête des convocations aux réunions qu’il adressait aux membres. Très singulièrement, aucune date de création n’est mentionnée dans les statuts. Nous pouvons toutefois affirmer que l’association remonte à la fin de 1924, ou, au plus tard, au début de 1925. En effet, un bulletin d’adhésion porte la date de 1925, et la première assemblée générale connue à ce jour est celle du 30 mai 1925. Elle est notée comme : « la prochaine réunion », ce qui pourrait suggérer qu’il y en a eu une, voire d’autres auparavant, à commencer par l’assemblée générale fondatrice. Ce n’est donc pas « pendant l’année qui précédait la publication » de La Crise du Monde moderne, c’est-à-dire en 1926, que Guénon « préparait avec un groupe d’amis la fondation d’une association », comme le précise Vreede dans son article, mais au moins deux ans plus tôt. Cette indication erronée de Vreede a été reprise sans vérification par M. Jean-Pierre Laurant. Cet historien, aux sources malheureusement trop souvent incertaines et approximatives, a encore aggravé la confusion : après avoir retenu l’année 1926 pour la date de la création de l’« Union intellectuelle pour l’entente générale des peuples » (31), il s’arrête désormais à « l’année 1927 » (32) ! René Guénon a appartenu à cette association, puisqu’il faisait partie de son « Comité de Direction. » Le premier article de cette association, ou, plus exactement, de ce « groupement international », comme il est alors précisé, stipule qu’« il se propose de fonder sur les principes essentiels qui légitiment et relient les civilisations une entente générale entre les peuples. À cette fin il mettra en œuvre, dans tous les ordres, les enseignements obtenus par la connaissance de ces principes et par l’examen des applications qui en ont été faites et ont donné naissance aux différentes civilisations. » Le nouvel humanisme dans les années 1920 En 1924, André Lebey intervient donc, comme d’autres à cette époque, dans la question du « nouvel humanisme. » Son discours, repris onze ans plus tard dans un livre, ainsi que le compte rendu de Guénon qui s’y rapporte, sont curieusement absents de l’ouvrage précité de M. Xavier Accart. (33) Celui-ci s’est pourtant intéressé à « La crise de l’humanisme » (34) : mais il n’a retenu que les réflexions de plusieurs auteurs sur cette question qui prévalaient dans le « contexte de la fin des années 1930 » (p. 353), époque où certains lecteurs de Guénon participaient au « mouvement qui cherchait à susciter l’émergence d’un “nouvel humanisme”. » (35) (p. 362) Il méconnaît donc les discussions qui existaient à ce sujet au cours des années 1920. Quant à l’expression même de « nouvel humanisme », nous avons vu qu’elle était utilisée, environ dix ans plus tôt, notamment par des lecteurs des écrits de Guénon. Nous pourrions illustrer ce qui vient d’être affirmé à partir d’un exemple. M. Xavier Accart remarque que, pour Émile Dermenghem en particulier, « le “nouvel humanisme” […] devait s’atteler à retrouver une vision “traditionnelle” de l’homme, des valeurs et de la société » (p. 492), et il mentionne « un numéro spécial des Cahiers du Sud dirigé par Émile Dermenghem, lequel symbolisa en 1935 l’ouverture de ce nouvel humanisme vers l’Orient. » (p. 502) Or, dans sa réponse au « Questionnaire » précité de janvier 1929, Dermenghem distingue déjà « l’humanisme rationaliste, individualiste et antitraditionnel des Machiavel, des Dolet, des Arétin, des Cellini, des “libertins”, etc., qui aboutit aux “philosophes” du XVIIIe siècle et à tous les positivismes, scientismes, nietzschéismes et nationalismes du XIXe », de « l’humanisme traditionaliste, synthétique, chrétien des Thomas Morus, des Érasme, des Pic de la Mirandole, des Pole, des Lefèvre, des François de Sales, et d’autres ». (36) Il ajoute : « C’est ce dernier courant que j’envisage pour répondre à l’enquête de Foi et Vie », et il rappelle qu’« en politique même, le Prince chrétien d’Érasme s’oppose au Prince de Machiavel. » Il poursuit : « les désordres du monde moderne viennent de ce qu’il a renoncé à cet humanisme [… qui], loin d’être une rupture de la tradition, n’a fait, au contraire, que continuer les grands penseurs chrétiens et musulmans du Moyen Âge, héritiers eux-mêmes des plus antiques sagesses. » Pour Dermenghem, le « caractère synthétique » de cet humanisme « exige que, suivant ses traditions, il tienne compte des cultures orientales et antiques nouvellement mises à notre portée. (37) Il conclut : « Loin de s’opposer violemment à la mystique et à la métaphysique, comme le faux humanisme, le véritable humanisme y tend naturellement. Il est théocentriste et non anthropocentriste, car il ne tend pas à adorer l’homme en le repliant sur soi-même, mais à le développer intégralement selon sa nature. C’est pourquoi il s’oppose à toutes les idolâtries modernes “centripètes” par lesquelles les divers groupes sociaux, nationaux, raciaux, professionnels, s’adorent eux-mêmes et non Dieu. » Notre édition de la « Réponse » Notre édition de la « Réponse » de René Guénon à l’enquête : « Pour un Humanisme nouveau » est faite à partir des Cahiers de Foi et Vie, mars/avril 1930, pp. 130-132. Guénon ne semble pas avoir eu connaissance des épreuves de son texte, puisqu’on constate certaines fautes, rectifiées ici. De notre côté, nous avons apporté deux corrections : « l’histoire même de toute la civilisation moderne », et : « s’il ne devrait profiter qu’à quelques-uns. » (38) D’autre part, nous sommes surpris de l’écriture : « Moyen Âge », absente des livres et articles publiés par Guénon, qui écrit généralement, voire exclusivement : « moyen âge ». Quant à la ponctuation ‒ principalement les virgules ‒, elle nous semble quelque peu fantaisiste. On se souviendra que, pour Guénon, ces détails avaient leur importance : « Je ne mets jamais une virgule au hasard, et tout changement modifie le sens d’une façon qui, en général, n’est pas des plus heureuses » (39) ; « Je ne mets jamais un seul mot sans l’avoir pesé soigneusement (et je devrais dire : pas même une virgule). » (40) G. M. 1. Lieu et date sont précisés à la fin de cet article : « Gebel Seyidna Mousa », littéralement : « La montagne de notre Seigneur Moïse », c’est-à-dire le mont Sinaï ; « 23 shawal 1348 H. » correspond au 23/24 mars 1930, selon les convertisseurs des calendriers hégire/grégorien. Cet article a été terminé dans le quartier de « Seyidna El-Hussein », de « notre Seigneur El-Hussein », au Caire (Mesr), où Guénon était installé, « à deux pas de l’Université d’El-Azhar. C’est l’endroit le plus purement islamique de toute la ville » (Lettre de René Guénon au Dr Tony Grangier, du 12 avril 1930). Le « 10 moharram 1349 H. » correspond au 7/8 juin 1930 ; ce 8 juin était le jour de la Pentecôte. Ce texte sera publié dans Le Voile d’Isis en juillet 1930. 2. Lettre de René Guénon au Dr Tony Grangier, du 28 juin 1938 ; date soulignée par l’auteur. 3. « 1er dzu-l-qadah 1348 H. » ; cette date est précédée du lieu : « Mesr », « Le Caire » ou « Égypte ». 4. Le sens caché dans l’œuvre de René Guénon, p. 268, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1975. L’« Index » (pp. 262-276) est trop fautif et lacunaire pour être utile. 5. Guénon ou le renversement des clartés, p. 1108, Edidit/Archè, Paris/Milano, 2005. « Parti de la liste dressée en 1975 par Jean-Pierre Laurant » (p. 1098), le chapitre II de la « Bibliographie » de cet ouvrage (pp. 1098-1125) donne un inventaire plus complet des articles de Guénon. On regrettera cependant l’oubli de plusieurs d’entre eux, dont certains étaient pourtant déjà mentionnés par son prédécesseur, et de trop d’imprécisions. 6. On notera toutefois que « L’Esprit de l’Inde », publié dans Le Monde nouveau en juin 1930, selon les deux livres précités (Laurant, p. 268 ; Accart, p. 1108), l’aurait été en « mai 1930 » d’après Guénon (Lettre du 2 décembre 1931 à Luc Benoist). 7. Dans ce Cahier, c’est par ce terme que les divers contributeurs sont désignés à plusieurs reprises. 8. Début du Règne de la Quantité et les Signes des Temps. 9. En référence à : « l’incomparable art intellectuel du style guénonien », Michel Vâlsan, « Introduction » aux Symboles fondamentaux de la Science sacrée de René Guénon, p. 19. 10. Introduction générale, ch. « Tradition et religion » ; cf. aussi Orient et Occident, ch. « La superstition de la vie. » 11. Terme utilisé par Antoine Compagnon dans sa « Préface » au livre précité de Xavier Accart (p. 13). 12. D’après la liste des « Personnalités » ayant répondu à l’« Enquête. » 13. Selon la brève note précédant la réponse de Guénon, p. 130. L’absence du dixième livre, Saint Bernard, édité par Publiroc (Publications Notre-Dame du Roc, Marseille) en 1929, pourrait s’expliquer par le fait que sa parution en « brochure séparée » ‒ cf. Lettre du 6 décembre 1933 à De Giorgio ‒ a probablement été postérieure à la rédaction de la réponse à Foi et Vie, la même année. En effet, ce n’est que le 19 novembre que l’imprimatur a été accordé à cet opuscule. Saint Bernard avait été initialement publié dans le recueil La Vie & les Œuvres de Quelques grands Saints, tome Ier, pp. 135-150, Librairie de France, Paris, juin 1926. 14. Cité dans Science sacrée, nos 5-6, mai 2004, p. 17. 15. Autorité spirituelle et pouvoir temporel, « Avant-propos » ; cf. aussi : « nous refusons absolument de nous laisser appliquer une étiquette occidentale quelconque, car il n’en est aucune qui nous convienne » (La Crise du Monde moderne, ch. IX). 16. Cahiers de Foi et Vie, 16 janvier 1929, p. 58. 17. Ibid., mars/avril 1930, p. 1. 18. Il se réfère, dans ce but, à des livres et articles publiés principalement dans les années 1920. On notera que le titre initial : « Pour un nouvel Humanisme », est changé en : « Pour un humanisme nouveau » dès la première phrase (janvier 1929, p. 58). En 1930, c’est ce dernier titre qui est retenu pour l’ensemble du numéro spécial. 19. Pages 188-189 ; repris dans ses Œuvres complètes, vol. 16, pp. 415-418. 20. Cahiers de Foi et Vie, 1929, pp. 72-73 ; 1930, p. 10. Dans la dernière phrase, c’est l’auteur qui souligne. 21. 1929, p. 65 ; 1930, p. 5. 22. [En référence aux « Appels de l’Orient » des Cahiers du Mois, 9/10, février-mars 1925. Ce numéro double contenait principalement des articles de divers auteurs sur ce sujet, puis les réponses de ceux qui avaient reçu le questionnaire d’une « Enquête » concernant les rapports entre l’Orient et l’Occident. René Guénon collabora à la première partie avec : « Le Roi du Monde » (pp. 206-215 ; texte daté de « Novembre 1924 »), et il répondit à l’« Enquête » (pp. 277-280).] 23. [Sur l’essentiel de sa réponse, cf. infra.] 24. « Noms profanes et noms initiatiques », Le Voile d’Isis, pp. 10-11, repris, avec quelques modifications, dans les Aperçus sur l’Initiation, ch. XXVII. 25. « L’illusion de la “vie ordinaire” », Études Traditionnelles, p. 83, repris, avec des variantes, dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XV. Dans ce livre, cf. aussi : « l’“humanisme” de la Renaissance n’était lui-même rien d’autre que le précurseur direct du rationalisme proprement dit, puisque qui dit “humanisme” dit prétention de ramener toutes choses à des éléments purement humains, donc (en fait tout au moins, sinon encore en vertu d’une théorie expressément formulée) exclusion de tout ce qui est d’ordre supra-individuel » (ch. XXVIII). 26. La Vérité sur la Franc-Maçonnerie par des Documents, avec le Secret du Temple, d’André Lebey, Paris, 1935. 27. Études Traditionnelles, p. 279. 28. Pour le « nouvel humanisme », écrit aussi dans ce livre : « nouvel Humanisme », cf. pp. 59, 60, 80, 87 et 98 ; pour la « culture gréco-latine », cf. pp. 24 et 48 ; quant à la question « des rapports de l’Orient et de l’Occident », cf. pp. 11, 13, 14, etc. 29. Ce passage, publié en mars 1927, ne figure pas dans : « Joseph de Maistre e la Massoneria », Ignis, novembre-décembre 1925. 30. « Rencontre avec René Guénon », Travaux de la Loge Nationale de Recherches Villard de Honnecourt, IX, 1973. 31. « Repères biographiques et bibliographiques », L’Herne René Guénon, 1985, pp. 19-20. Dans ce contexte, il est plutôt amusant de lire, selon sa fiche Wikipédia, et qui reste à confirmer, que Jean-Pierre Laurant a été Vénérable Maître de la Loge maçonnique… « L’Union des Peuples » ! 32. René Guénon, Les enjeux d’une lecture, p. 114, Dervy, 2006. 33. Le nom de cet ami et correspondant de Guénon est absent de l’« Index nominum » (pp. 1185 et sqq.). Lebey et Guénon se connaissaient au moins depuis 1909 ; ils étaient, cette année-là, inscrits à l’ÉPHÉ (cf. Laurant, op. cit., 1975, p. 57, n. 40). 34. Op. cit., pp. 352 et suivantes. 35. Xavier Accart consacre tout un chapitre à « la recherche du “nouvel humanisme” » (pp. 491-534), qui concerne principalement la période postérieure à 1935. 36. Cahiers de Foi et Vie, mars/avril 1930, p. 74 pour cette citation et les suivantes. 37. P. 75 pour cette citation et la suivante. 38. Au lieu de : « l’histoire même de toute civilisation moderne », et de : « qu’à quelques-unes ». 39. Lettre du 5 avril 1931 à Paul Chacornac. 40. Lettre du 28 octobre 1932, au même ; c’est l’auteur qui souligne. - Artículo* en Al-Simsimah - Más info en psico@mijasnatural.com / 607725547 MENADEL Psicología Clínica y Transpersonal Tradicional (Pneumatología) en Mijas y Fuengirola, MIJAS NATURAL *No suscribimos necesariamente las opiniones o artículos aquí enlazados
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