C'est dans un jardin d'Andalousie, aux abords d'Almeria, propriété d'une descendante de la célèbre famille des Colonna, portant le prénom de la magicienne de la Jérusalem délivrée, Armide, que se situe l'épisode que nous allons évoquer, tiré d'un roman dont le titre est Prélude à l'Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal [1]. On pourrait dire que ce roman met en scène une « mythomachie », un « dialogue » entre les mythes sous la forme d'une confrontation entre la culture païenne – représentée ici par le Songe de Poliphile attribué à Francesco Colonna – et la culture chrétienne exaltée dans le mythe du Graal. C'est donc en même temps une confrontation entre l'héritage classique, gréco-latin, et les racines celtiques de l'Europe occidentale. Cette mythomachie est mise en œuvre dans un roman à la fois étrange et mystérieux, signé du pseudonyme de Louis Lambert, et qui a la rare singularité d'appartenir à un genre que l'on pourrait qualifier de « roman apocalyptique », puisqu'il mène le récit jusqu'à ce dernier des jours qui est celui du Jugement. Roman dont l'architecture se présente sous une forme spiralaire, en trois aventures centrées chacune autour d'un lieu ou d'un objet en relation avec divers aspects du sacré – célestiel ou infernal : le Baphomet des Templiers et Gisors dans la première partie, intitulée « L'équipée des Argonautes » ; le Graal et Tolède dans la seconde partie intitulée « Au jardin d'Armide » ; le Tor de Glastonbury dans la troisième partie qui porte le titre à nette coloration eschatologique du « Changement des luminaires ». Ce Prélude à l'Apocalypse s'ouvre comme une sorte de roman scout, dans un style d'où une teinte d'auto-ironie et de plaisanterie de potache un peu facile n'est point absente ; mais le ton change dans la deuxième partie, construite autour de deux idylles – l'une en Provence, l'autre dans les profondeurs de la forêt de Brocéliande – qui encadrent un épisode tragique et grandiose dans la cathédrale de Tolède un jour de Vendredi Saint ; et le ton devient plus grave encore dans la troisième partie qui débouche sur le mystère d'iniquité et jusqu'à l'ultime point de basculement de toutes choses dans le dernier chapitre intitulé « Armageddon ». Ce qui nous intéressera ici, dans cette thématique foisonnante, c'est un épisode de la deuxième partie – « Au jardin d'Armide » - qui traite des sortilèges du Songe de Poliphile réalisés dans un jardin d'Andalousie, et dont est victime une jeune fille, du nom d'Armide, elle-même descendante de la famille des Colonna. Deux des personnages du roman - le Père Ollivier, un prêtre conceptionniste professeur au collège de Saint-Sulpice-du-Désert dans le Valois, et Don Alonso, prêtre espagnol expert en liturgie mozarabe – se trouvent avoir engagé des travaux érudits sur le Songe de Poliphile dont ils sont devenus de grands spécialistes. Le roman nous présente ainsi le Père Ollivier passant une après-midi à la Bibliothèque nationale à faire des recherches sur les différentes familles italiennes qui ont pu porter le nom de Colonna pour sa thèse, dont le sujet s'intitule : Les sources et l'interprétation du Songe de Poliphile. Le texte rappelle que cette œuvre est connue aussi sous le titre de Hypnerotomachia Poliphili, sur le modèle d'autres titres semblables, tels que la Batrachomyomachia ou Combat des Grenouilles et des Souris d'Homère ou la Galeomyomachia ou Combat des Chats et des Souris de Théodore Prodromos, édité par Alde Manuce à la fin du XVe siècle, comme le signale Emanuela Kretzulesco, grande spécialiste du Songe de Poliphile, dans son ouvrage Les Jardins du Songe. [2] Quant à Don Alonso, présenté comme « un savant impeccable », il semble qu'il ait trouvé quelque lien entre le Songe et le Graal, mais l'auteur laisse planer sur cette question une ombre de mystère. Un personnage trouble, Sir Simon Manners, prêtre anglican et professeur d'ethnologie à Oxford, par ailleurs extravagant spécialiste du vampirisme et de la sorcellerie et en quête lui-même du Baphomet des Templiers, informe le Père Ollivier que les ancêtres d'Armide ont réalisé dans leur propriété d'Almeria le jardin même du Songe ; et il évoque alors la pensée à la fois métaphysique et mathématique qui préside à cette œuvre : « L'apparente divagation du Songe de Poliphile ne poursuit-elle pas l'Éros céleste sous le déguisement du terrestre, au long des allées de ce jardin de rêve qui dessinent le plus savant, le plus mathématique des labyrinthes ? » [3] Mais cet éloge du Songe, placé dans la bouche d'un personnage pour le moins ambigu, dont le prénom évoque le triste précédent de Simon le magicien qui prétend acquérir à prix d'argent le don de l'Esprit (Actes 8 :18-24), équivaut à une sévère condamnation de cette œuvre par l'auteur, puisque l'on apprend par la suite que Sir Manners est manipulé par une puissance ténébreuse beaucoup plus redoutable et malfaisante que lui. Un ami du Père Ollivier, le Docteur Kantorowicz, éminent criminologiste à Édimbourg, révèle que Simon Manners est poussé à connaître ces maléfices par une insatiable curiosité, mais aussi par l'envie de dominer. Armide, la victime des sortilèges de ce jardin sophistiqué, est présentée dès l'abord comme complice des manœuvres de Sir Simon Manners pour s'emparer du Baphomet, alors en possession d'un antiquaire parisien. Toute la première partie du roman qui tourne autour de cette quête de l'idole supposée des Templiers est traitée sur un ton volontairement grotesque et saugrenu, avec l'intention manifeste de rendre dérisoires les prétentions à la possession de cette relique improbable, et l'on ne s'étonnera pas si l'aventure principale de cette partie est située à Gisors où se rejoignent tous les fantasques quêteurs de trésors plus matériels que spirituels. Armide, cependant, est consciente des dangers qu'elle court : après la mort tragique de Simon Manners, trouvé mort dans sa chambre de Corpus Christi à Cambridge à la suite d'une expérience de magie, Armide se doute que l'apprenti sorcier a été la victime des puissances ténébreuses qui se jouaient de lui comme d'un pion, et elle a peur pour elle-même. C'est elle, d'ailleurs, qui informe les « Argonautes », c'est-à-dire les compagnons réunis autour du Père Ollivier et de ses amis, des intentions des forces maléfiques prêtes à agir dans la cathédrale de Tolède dans la nuit du Vendredi Saint au Samedi : « Parce que cette nuit-là, toutes les églises sont comme désacralisées : le Saint-Sacrement en est absent, les lumières y sont éteintes, et jusqu'à la mi-nuit qui suivra, la messe ne peut y être célébrée ». Et de fait, durant cette effroyable nuit, Armide manque de peu de mourir de terreur ; mais au terme de ces tribulations, elle retrouve son calme et on l'envoie se reposer dans son domaine d'Almeria où elle sera à nouveau en butte aux machinations de la puissance ténébreuse. L'épisode tolédan est réparti sur trois chapitres intitulés respectivement « La caverne de Montesinos » (une allusion à l'enchanteur du Don Quichotte, hôte d'une caverne de la Sierra Madre) ; « L'ouverture du puits de l'abîme » (allusion au cinquième ange de l'Apocalypse qui sonne de la trompette et à qui est remis une clef ouvrant le puits de l'abîme d'où sort une obscure fumée – Ap 9 :1-2) ; et « L'Enchantement du Vendredi Saint » (qui n'a rien à voir, malgré l'expression de l'auteur, avec la scène bien connue du Parsifal de Richard Wagner). Le chapitre central intitulé « Ouverture du puits de l'abîme » se trouve être au cœur de tout le roman ; peut-être y a-t-il là une volonté, de la part de l'auteur, de se conformer à l'esprit de l'esthétique médiévale, laquelle a tendance à situer le point culminant d'une œuvre non à la fin mais bien en son milieu ; qu'il nous suffise de rappeler la parole essentielle de Perceval dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes – Et Perchevax redist tot el (« Perceval, pour sa part, s'exprima tout autrement ») - ou, dans le Voir Dit de Guillaume de Machaut, la rencontre du vieux clerc et de la jeune demoiselle. D'après les révélations faites à Don Alonso par la jeune Armide, le Saint-Graal devrait se trouver dans une cathédrale souterraine, surplombée par la cathédrale de Tolède, et il ferait l'objet de la convoitise d'un seigneur résidant au nord de l'Écosse, le sire de Kilmarnoch ; mais il apparaît, selon d'autres informations livrées par le criminologue Kantorowicz, que cette quête du Graal n'est qu'un subterfuge masquant la convoitise du même sire de Kilmarnoch de s'emparer de la clef de l'abîme, en usant des connaissances et de la complicité de Don Alonso. On voit donc qu'ici l'allusion au mythe du Graal sert de couverture à une entreprise de magie noire, particulièrement sinistre, et qui nécessite pour ses praticiens des connaissances dont Don Alonso serait en possession du fait de ses études érudites sur le Songe de Poliphile. Le Graal n'est pour rien dans cette affaire, mais le Songe apparaît lié à une entreprise démoniaque. Et l'enfer va se déchaîner, effectivement, dans la cathédrale de Tolède, durant la nuit du Vendredi Saint. C'est à une scène à l'inverse du fameux cortège du Graal au château du Roi-Pêcheur que l'auteur nous fait assister dans une cathédrale plongée dans la nuit et déserte, après les cérémonies du Vendredi Saint – à part les « Argonautes » cachés dans la tribune du grand orgue et un groupe de naïfs séduits par le noir enchanteur qui a promis de leur livrer le Graal. Le cortège maudit s'ouvre sur un « son et lumière » des plus inquiétants : Mais une fournaise éclairait progressivement le fond de l'église, comme si des nappes de flammes fussent descendues depuis le Transparent. Un chant sans paroles, splendide mais terrible, parut flotter, peu à peu grandir et se rapprocher. En même temps, une autre traînée vaporeuse envahit le chœur, cette fois d'une métallique rougeur, traversée de fumée. [4] Chez Chrétien de Troyes, après le passage de la lance blanche qui saigne et précédant le Graal porté par une demoiselle, viennent deux jeunes gens d'une grande beauté, porteurs de candélabres d'or pur, sur chacun desquels brûlent dix chandelles. [5] Ici, l'auteur s'amuse à faire de ces valets « deux figures d'anges équivoques, tels ceux dessinés par Cocteau ». A la place du porteur de la Lance qui saigne, un des Argonautes, épris d'Armide, croit se voir lui-même figurer dans ce cortège infernal : René crut voir une autre figure juvénile, dont il avouerait seulement beaucoup plus tard qu'elle le terrifia, tout simplement parce qu'il pensa y reconnaître sa propre image, flamboyante, et portant en main ce qui lui parut un roseau brisé. [6] Enfin, la porteuse du Graal n'est autre qu'Armide elle-même, voilée, tenant dans sa main, en guise de Graal, une coupe à l'éclat fulgurant, un « calice de braise ». Au moment où le mage noir s'apprête à faire don de ce faux Graal à ceux qu'il croit tenir sous sa coupe, il se fait démasquer comme un « infâme nécromant, suppôt de Satan » et un des prêtres présents prononce sur lui un exorcisme qui déclenche la fuite éperdue du mage et de ses créatures ténébreuses dans les tréfonds des souterrains de la cathédrale. Quant à Armide, après un long cri déchirant, elle s'effondre sur les dalles et est recueillie par les Argonautes. On la retrouve donc, à la fin de cette seconde partie du roman, dans les jardins du Songe de ses ancêtres dans la ville d'Almeria. Après son cuisant échec de Tolède, le sire de Kilmarnoch poursuit maintenant Armide dans son refuge d'Almeria, cherchant à parfaire son emprise sur la jeune fille qu'il finit par intimider et affoler, la plongeant dans un état somnambulique. Le Père Ollivier, s'étant rendu lui aussi à Almeria en vue de contrecarrer les entreprises du mage noir, réussit à tirer de son envoûtement René, qui se croit amoureux d'Armide tout en étant attiré en même temps par sa cousine Araceli, qui vient de choisir d'entrer dans les ordres dans un monastère breton sis dans la forêt de Paimpont. L'infortunée Armide, délaissée par René et devenue elle aussi consciente de sa sujétion envers le mage ténébreux, en est réduite au suicide : le labyrinthe de son jardin la conduit au bord de la mer, mais non pour la naissance glorieuse d'une Vénus anadyomène ni pour un embarquement délicieux pour Cythère ; l'image finale est celle de la mort du soleil dans la mer : Au moment où le soleil s'était enfoncé dans l'Océan, Armide, son beau visage luisant de larmes, avait retraversé le jardin et s'était avancée sur la plage solitaire où le labyrinthe se dénouait, comme pour un embarquement pour Cythère, à défaut des Iles fortunées. Dans la dernière clarté du jour, sans cesser de pleurer silencieusement, elle s'était dévêtue. Puis, lentement, elle était entrée dans l'eau à peine agitée de courtes vagues et, quand celles-ci avaient atteint son cœur palpitant, s'allongeant sur la lame elle était partie à longues brasses, rejoindre le soleil abîmé dans la mer, et son amour dans la mort. [7] On apprendra par la suite qu'Armide, par bonheur, a été sauvée in extremis par un vieux jardinier qui la connaissait depuis son enfance et qui veillait sur elle ; après quoi elle rejoint les « Argonautes » dans un domaine en bordure de l'étang de Paimpont où elle retrouve son équilibre et suscite l'amour d'un jeune homme portant le prénom angélique de Raphaël. Quant au jardin d'Armide, il disparaît, dévasté par un incendie, et la jeune fille s'en réjouit : « Tant mieux, s'était-elle bornée à dire quand elle l'avait su, grâce à Dieu, j'ai compris à temps que mon jardin de joie n'était, sans sa providence, qu'un Val sans retour ! » [8] Habile retournement des mythes puisqu'ici l'épisode du Val sans retour – qui évoque les enchantements maléfiques de Brocéliande – sert à qualifier le jardin du Songe de Poliphile. Les griefs de l'auteur envers cette œuvre ambiguë sont exprimés au travers d'une réflexion du Père Ollivier au moment où il délivre René de son envoûtement : Le Père eut l'impression de revivre avec René cet étrange imbroglio du Songe où l'amour, en fait, se dérobe sans cesse entre un érotisme et une gnose également magiques, pour ne pas dire démoniaques. Il revoyait le bois obscur de chênes verts, descendant derrière la grande maison andalouse, puis les fausses ruines qui y faisaient suite, avec les trois portes dans le mur aveugle, la seule, bien entendu, qui s'ouvrît étant celle dite de l'amour. Alors on entrait dans le paradis ambigu où s'élevaient, parmi d'autres monuments insolites, l'obélisque sur l'éléphant, ses inscriptions sibyllines. Puis on suivait la fausse voie sacrée où, à travers une double frise de symboles et de sentences également ésotériques, corybantes et ménades vous entraînaient vers l'équivoque Balneum Veneris. Après quoi, le bosquet d'orangers, où l'on s'attendait à voir passer le char du triomphe d'Aphrodite, s'écartait sur le Tempietto, non pas de l'amour mais d'une énervante sensualité, où l'intellectualisme éperdu de tant d'allégories cherchait en vain, sur la tombe supposée d'Adonis, à prendre chair et à revivre… [9] Le Songe est présenté ici comme l'exemple d'une voie spirituelle pervertie conduisant, par son mélange de séductions spirituelles et érotiques, à la perdition de l'âme et du corps. Tandis que le Graal, qui opère la synthèse harmonieuse de l'héritage celtique et de la vérité chrétienne, s'offre comme une étape sur la voie d'une ascension spirituelle, sans négliger les effets positifs qui peuvent en retentir sur le plan matériel ou social, le Songe de Poliphile, symbole de l'héritage du paganisme antique gréco-latin, est présenté comme le véhicule potentiel d'influences démoniaques. La confrontation des mythes se résume en une formule de l'auteur qui oppose deux de ses personnages, Armide, plongée dans des études ésotériques sur la peinture du Greco, et Araceli dont les recherches portent sur la poésie de grands mystiques tels Luis de Leon et saint Jean de la Croix : « Armide est une fée, Aracelli est une sainte » [10]. Formule qui fait écho à une diatribe de Léon Gautier à l'encontre des romans arthuriens qui, à la différence des héros nationaux chantés par l'épopée et en relation avec le surnaturel chrétien, mettent en œuvre un merveilleux celtique ; Léon Gautier déplore surtout la pénétration de ce merveilleux païen dans l'univers épique : Ayant les anges, ils ont voulu avoir les fées. Ayant les saints, ils ont cru avoir besoin des nains. Les nains et les fées déshonorent de leur présence tous les cycles de nos épopées nationales : pénétrant partout, troublant tout, infectant tout. [11] Il est assez piquant de voir ici notre auteur renverser en quelque sorte le propos de Léon Gautier en faveur, précisément, du merveilleux celtique représenté par la légende du Graal, et retourner la condamnation contre les vestiges douteux de l'antiquité païenne, tant prisés à partir de la Renaissance et durant l'âge classique. Pour autant, notre auteur garde quelque réserve à l'égard de l'héritage celtique, susceptible, lui aussi, de troubler des esprits faibles : preuve en est la crédulité de gens de bonne foi séduits par l'idée que le Graal pourrait se trouver dans les souterrains de la cathédrale de Tolède, croyance qui sera utilisée par le ténébreux sire de Kilmarnoch lors de son entreprise d'ouverture du puits de l'abîme durant la nuit du Vendredi Saint. Mais le monde celtique apparaît, quant à sa nature profonde, comme un monde de lumière, de grâce et de guérison, comme en témoignent les épisodes vécus par les « Argonautes » en Brocéliande, au milieu d'une famille rattachée à l'héritage de Chrétien de Troyes, puisque les parents ont pour nom Erec et Enide ; et dans la partie du roman qui se passe en Brocéliande, l'auteur propose une réécriture, très poétique, de deux des épisodes les plus fameux du romancier champenois du XIIe siècle : l'aventure d'Yvain à la fontaine de Barenton et la visite de Perceval au château du Graal. [12] On comprendra mieux cette valorisation du merveilleux celtique si l'on sait que l'auteur qui se cache sous le pseudonyme – aux colorations balzaciennes – de Louis Lambert n'est autre que le Père Louis Bouyer, de l'Oratoire, célèbre théologien catholique auteur du Mystère pascal. Mais Louis Bouyer est aussi profondément marqué par la beauté celtique, comme en témoigne son livre sur Les Lieux magiques de la légende du Graal, suivi d'une note iconographique de Mirelle Mentré [13]. En outre, il n'est pas inutile de signaler l'amitié qui le liait à un professeur d'Oxford très proche, lui aussi, des Oratoriens et de l'héritage spirituel du Cardinal Newman, en même temps qu'il était l'auteur de la plus extraordinaire synthèse des mythes nordiques baignant dans la lumière des mystères chrétiens – nous avons nommé J.R.R. Tolkien, auquel il est d'ailleurs fait allusion dans quelques passages du Prélude à l'Apocalypse. [14] En particulier, lorsque le criminologue Kantorowicz évoque devant le Père Ollivier, sans le nommer, le sire de Kilmarnoch, c'est à Sauron qu'il le compare, au Seigneur Ténébreux qui règne sur le Mordor dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Le cachet de Kantorowicz représente « un glaive brandi par une main issant d'une onde agitée. Une devise se lisait autour : « Elendil », nom du glorieux ancêtre d'Aragorn ; et lorsque Kantorowicz reconduit le Père Ollivier à la gare d'Édimbourg, il lui remet, pour le voyage, les trois volumes du Seigneur des Anneaux dans l'édition américaine Ballantyne. [15] Le Père Bouyer partage avec Tolkien une profonde inclination pour « l'insaisissable et pure beauté que certains appellent celte » que le romancier anglais évoque dans une lettre datant du début des années 1950. [16] On peut rapprocher cette expression de « beauté celte » de ce qu'écrit le Père Louis Bouyer lorsqu'il évoque son amitié avec Tolkien, déjà parti pour l' « autre monde » des Celtes qui, précise-t-il, « n'est pas seulement ni d'abord celui des âmes, mais celui des seules réalités fondamentales et qui demeureront toujours ». [17] Mais alors que Tolkien estime que cette beauté se trouve rarement dans la véritable culture celte ancienne et qu'il lui redonne vie, par exemple, dans l'évocation de la contrée elfique de la Lórien, le Père Bouyer est sans doute plus attaché à l'influence celtique proprement dite, au « génie du lieu », à la forêt de Paimpont que lui a fait découvrir le fameux abbé Gillard, recteur de Tréhorenteuc, mais surtout au site de Glastonbury, avec sa colline du Tor sur laquelle poussent, selon une légende, des aubépines plantées par Joseph d'Arimathie en personne. Dans sa lettre à Milton Waldman, où il expose son projet grandiose d'une mythologie dédiée à l'Angleterre, Tolkien écarte les sources en provenance de l'Italie, de la Grèce ou de l'Orient pour ne retenir que les mythologies qui l'ont inspiré dès son enfance, qui se rattachent au monde celtique et au monde germano-scandinave, sans oublier le Kalevala finnois. Louis Bouyer s'inscrit parfaitement dans cette optique lorsqu'il rejette le Songe de Poliphile dans les ténèbres d'une gnose et d'un érotisme malsains auxquels il oppose le mythe du Graal intégré à la foi chrétienne. Il est cependant des lectures du Songe de Poliphile qui procèdent d'un tout autre point de vue et qui en font une œuvre, certes ésotérique, mais parfaitement compatible avec les dogmes fondamentaux d'un christianisme lui-même présenté non en rupture, mais dans le prolongement des religions antiques, conformément à un passage souvent cité de saint Augustin : La chose qui est actuellement appelée religion chrétienne existait chez les Anciens, et elle existait dans la race humaine depuis ses débuts jusqu'au moment où le Christ est apparu dans sa chair : c'est à partir de là que la vraie religion, qui existait déjà, a commencé à s'appeler chrétienne. (Retractationes, I, xiii). Ainsi, la porte de l'amour dans le mur aveugle évoquée par le Père Ollivier au début de sa diatribe contre le Songe prend, dans cette perspective, non plus le sens dépréciatif d'une ouverture à un déchaînement des passions et d'une sensualité avilissante, mais bien au contraire se présente comme l'accès à « cette voie bienheureuse qui mène vers la « Mater Amoris », c'est-à-dire vers la Source de toute Connaissance et de toute Vie, dont le principe est l'Amour divin », voie royale qui est celle de Salomon lorsqu'il préfère au pouvoir temporel et au pouvoir spirituel « la voie de la Sagesse conduisant à l'adoration de la Divinité, source de Vie » [18]. Telle est l'interprétation que donne Emanuela Kretzulesco dans son ouvrage intitulé Les Jardins du Songe, dans lequel elle présente le Songe de Poliphile comme un roman initiatique dont le propos véritable est la quête de la Source de la Vie. Dans une telle optique, la distance se réduit considérablement entre la quête de la Sagesse par Poliphile et la quête du Graal par Galaad : au terme des deux cheminements, on débouche sur les ultimes mystères de la création divine. Le jardin d'Armide, inspiré du Songe, ne serait plus un labyrinthe tortueux conduisant au suicide et à la mort, mais tout au contraire la trace et la mémoire nostalgique par l'humanité de son séjour en Éden avant la Chute. Emanuela Kretzulesco rapporte aux humanistes du XVe siècle qui formaient l'entourage des papes Nicolas V, le fondateur de la Bibliothèque du Vatican, et Pie II le message véhiculé par le Songe de Poliphile ; elle souligne en particulier la parenté spirituelle entre Nicolas de Cuse, auteur d'une « Chasse à la Sagesse » et le Visionnaire Poliphile, dont le nom signifie « amant de la Sagesse » - Polia se rapportant à Athéna-Polias dans la mythologie grecque et étant vénérée comme la Sagesse Divine. Dans l'esprit du Banquet de Platon, dont s'est inspirée également la mystique de saint Bernard, l'âme s'élève à partir des beautés sensibles pour atteindre à la beauté surnaturelle et au Beau absolu, source de toute beauté. Emanuela Kretzulesco admet volontiers que le Songe de Poliphile n'est pas un livre chrétien ; mais il est à ses yeux un livre initiatique et « les mystères qu'il représente mènent vers une meilleure intelligence du christianisme » [19]. En particulier, ce livre renferme les trois dogmes de la prisca theologia que le christianisme est venu confirmer : le dogme de la Sainte Trinité ; celui de la Création – de l'univers physique comme du monde invisible des hiérarchies célestes – en tant qu'acte divin ; et enfin celui de la résurrection de la chair au dernier jour. Un des reproches fait par le Père Ollivier au Songe de Poliphile est « l'intellectualisme éperdu de ses allégories ». C'est un fait que cet ouvrage est écrit dans une langue des plus singulières – « une langue amphigourique, truffée d'expressions latines, grecques, hébraïques, arabes, espagnoles » [20], sans compter un italien où prédomine le dialecte vénitien : mais c'est sous la pression des circonstances, en raison des persécutions qui s'abattent sur le cercle des membres de l'Académie Romaine à partir de 1464, au moment où Rodrigo Borgia, sous le pontificat de Paul II, obtient déjà le pouvoir absolu sur la recherche intellectuelle au sein de l'Église romaine, bien avant de monter lui-même sur le trône sous le nom d'Alexandre VI en 1492 et de tenter la mise en place d'une théocratie pontificale sur le modèle pharaonique. Emanuela Kretzulesco évoque « une histoire de violence et de « langues arrachées » (réduites au silence par la torture et la mort d'un groupe d'hommes) » qui marqua la fin de la première Académie Romaine où s'étaient illustrés, aux côtés de Nicolas V et de Nicolas de Cuse de grands esprits tels que les cardinaux Bessarion, venu en Italie après la chute de l'empire byzantin et à qui l'on doit les trésors de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise, Prospero Colonna et Enea Sylvio Piccolomini (le futur Pie II). Léon Baptiste Alberti, archéologue explorateur des ruines romaines et auteur d'un traité d'architecture visant à restaurer l'art de Vitruve, fut inspiré par la pensée de Nicolas de Cuse et protégé par le cardinal Prospero Colonna ; s'étant réfugié à Florence au temps des persécutions romaines, il obtint le soutien des membres de l'Académie Platonicienne, Pic de la Mirandole et Marsile Ficin, pour transcrire le Songe dans une langue sophistiquée afin de détourner de cette œuvre, qui renfermait l'héritage spirituel de l'Académie Romaine, la curiosité des censeurs au service de Rodrigo Borgia. Ainsi, ce n'est pas de propos délibéré que le Songe n'a été rendu accessible qu'à une élite restreinte et compréhensible qu'accompagné d'un enseignement oral permettant de goûter le sens profond des allégories mises en œuvre. D'autant plus que le clef pour une juste interprétation du Songe est à chercher, selon Emanuela Kretzulesco, dans les images qui illustrent le texte et qui ont inspiré quelques-unes des allégories de jardins célèbres. L'instrument nécessaire à la compréhension du Songe de Poliphile est un ouvrage découvert en 1419 par un prêtre toscan, un manuscrit grec intitulé Hieroglyphica et attribué à Horus Apollon ; il se trouve que les deux éditeurs du Songe, Alde Manuce à Venise en 1499, et Kerver à Paris en 1543, ont donné également 'un et l'autre une édition de ce traité. Le texte d'Horus Apollon, parvenu en Italie au début du XVe siècle, a ainsi servi aux humanistes de « dictionnaire des symboles » ; beaucoup plus tard, au XXe siècle, Émile Male ira à son tour puiser dans ce traité sa connaissance du vocabulaire et des lois du langage de l'allégorie. Ce langage codé et cette culture fermée ont passé des Académies italiennes en France au temps du roi François Ier , grâce à Léonard de Vinci mais aussi grâce à l'influence de Stefano Colonna, ami personnel du roi, qui séjourna en France de 1527 à 1534. Un siècle plus tard, grâce aux enseignements de son mentor Mazarin, qui avait été au service des Colonna avant de faire fortune en France, Louis XIV, à qui l'on doit des « Instructions pour la visite de Versailles » écrites de sa main [21], s'inspirera lui aussi des mêmes thèmes et des mêmes allégories : le traité d'Horus Apollon est une clef de lecture qui s'applique aussi bien aux jardins de Versailles qu'au Songe de Poliphile. Il demeure cependant, nous semble-t-il - dans cette « mythomachie » ou confrontation des mythes mettant en jeu notre héritage classique issu de l'Antiquité gréco-romaine et notre héritage celtique revivifié par des œuvres telles que celle de Tolkien ou de Louis Lambert – une question pendante qui est celle de l'efficacité relative de ces mythes dans une période marquée, comme la nôtre, par un affaissement de la culture en Europe. Si déjà, du temps des humanistes, il fallait acquérir, pour comprendre le message véhiculé par des œuvres allégoriques telles que le Songe de Poliphile ou les jardins à l'italienne qui s'en inspirent, un code de lecture très sophistiqué, impliquant de fait la connaissance des langues anciennes et celle du langage allégorique, écrit ou en images, comment de telles œuvres pourraient-elles, aujourd'hui, mettre de jeunes esprits sur le chemin d'une recherche de la Sagesse Divine ? A cet égard, l'exemple d'Armide, égarée dans les labyrinthes de son jardin et manipulée par des forces ténébreuses, témoigne des dangers réels d'une culture par trop sophistiquée. A l'inverse, le message transmis par les héros de Tolkien, et en particulier par les hobbits – ces Semi-Hommes auxquels tout lecteur peut facilement s'identifier, nous semble susceptible, dans les conditions qui sont les nôtres en ce début du XXIe siècle, d'insuffler aux jeunes générations un grand élan de confiance en la vie. Charles Ridoux [Amfroipret, le 21 février 2004/] [1] LAMBERT Louis, Prélude à l'Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal, Editions Criterion, Limoges, s.d. [1985 ?]. [2] KRETZULESCO-QUARANTA Emanuela, Les Jardins du Songe. « Poliphile » et la Mystique de la Renaissance, Paris, Les Belles-Lettres, 1979 [éd. originale, Rome, Editrice Magma, 1976], p. 169, n. 1. [3] Lambert, op. cit., p. 59. [4] Ibid., p. 271. [5] Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, vv. 3128-3191. [6] Lambert, op. cit., p. 271. [7] Ibid., p. 327. [8] Ibid., p. 388. [9] Ibid., p. 326. [10] Ibid., p. 231. [11] Revue du monde catholique, n° 20, 10 janvier 1868, pp. 251-252. [12] RIDOUX Charles, « Perceval au pays de l'Anaon : une réécriture romanesque de la visite au château du Roi-Pêcheur », Congrès arthurien de Bangor, juillet 2002. [à paraître]. [13] BOUYER Louis, Les Lieux magiques de la légende du Graal. De Brocéliande en Avalon, Paris, O.E.I.L., 1986. [14] Voir à ce sujet le copieux dossier présenté par Michaël Devaux sous le titre « Louis Bouyer & J.R.R. Tolkien : une amitié d'écrivains », dans Tolkien, les racines du légendaire, Cahier d'études tolkieniennes réunies sous la dir. de Michaël Devaux, Genève, Ad Solem, 2003 (La Feuille de la Compagnie, n° 2), pp. 85-146. [15] Lambert, op.cit., pp. 118 et 120. [16] J.R.R. Tolkien, “Lettre à Milton Waldman”, traduit de l'anglais par Michaël Devaux, dans Tolkien, les racines du légendaire, Cahier d'études tolkieniennes réunies sous la dir. de Michaël Devaux, Genève, Ad Solem, 2003 (La Feuille de la Compagnie, n° 2), pp. 25-81 ; cf. p. 29. [17] BOUYER Louis, Les Lieux magiques de la légende du Graal. De Brocéliande en Avalon, Paris, O.E.I.L., 1986, p. 12. [18] KRETZULESCO-QUARANTA Emanuela, Les Jardins du Songe. « Poliphile » et la Mystique de la Renaissance, Paris, Les Belles-Lettres, 1979 [éd. originale, Rome, Editrice Magma, 1976], p. 165. [19] Ibid., p. 157. [20] Ibid., p. 22. [21] LOUIS XIV, Manière de montrer les Jardins de Versailles, préface de Raoul Girardet, Plon, 1951. - Artículo*: Charles RIDOUX - Más info en psico@mijasnatural.com / 607725547 MENADEL Psicología Clínica y Transpersonal Tradicional (Pneumatología) en Mijas y Fuengirola, MIJAS NATURAL *No suscribimos necesariamente las opiniones o artículos aquí enlazados
- Enlace a artículo -
Más info en psico@mijasnatural.com / 607725547 MENADEL Psicología Clínica y Transpersonal Tradicional (Pneumatología) en Mijas y Fuengirola, MIJAS NATURAL.
(No suscribimos necesariamente las opiniones o artículos aquí presentados)
No hay comentarios:
Publicar un comentario