C'est avec un livre intitulé Madame Mère que j'ai, vers l'âge de douze ans, découvert Napoléon, alors que j'habitais le Val-de-Travers, en Suisse, non loin des Verrières où fut accueillie, après la débâcle de Sedan en 1870, l'armée des Bourbaki. J'avais ainsi de la double aventure impériale la vision d'un héroïsme à la fois exaltant et désastreux, sur lequel pesait en outre la signature du mot fameux attribué à Laetitzia Bonaparte : « Pourvou que ça doure ! ». Durant l'adolescence, j'allais être initié à la légende napoléonienne par les grands écrivains du XIXe siècle : le désastre de Waterloo dépeint par Victor Hugo dans les Misérables, la campagne de Russie du point de vue des héros de Léon Tolstoï dans Guerre et Paix, l'homme et son régime sous la plume acérée de Chateaubriand. La lecture de Balzac et de Dostoïevski allait venir bientôt confirmer à mes yeux l'importance du mythe de Napoléon durant tout le XIXe siècle et dans toute l'Europe. Enfin, vers la fin de mon adolescence, un ami me fit découvrir l'interminable et palpitante série des Carot Coupe-Tête de Maurice Landay dont je mis près d'un quart de siècle, par la suite, à me procurer les vingt-cinq volumes auprès des bouquinistes parisiens. C'est cet attachement à l'œuvre de Maurice Landay qui, sans doute, m'a valu la proposition de rassembler pour ce numéro du Rocambole un dossier sur Napoléon dans le roman populaire. N'étant en ce domaine qu'un amateur bienveillant, je ne pouvais prétendre à viser à l'exhaustivité, ni même à établir une bibliographie complète sur le sujet ; mon but a été simplement d'offrir aux lecteurs quelques éclairages variés mettant en lumière la réception du mythe napoléonien par le roman populaire, en France et en Angleterre. Beaucoup reste donc à faire pour étoffer ce dossier, et il n'est pas impossible qu'un second volume vienne, un jour ou l'autre, le compléter. N'ayant aucun préjugé sur Napoléon, je laisse les auteurs des contributions à ce dossier seuls responsables de leurs éventuels jugements – louangeurs ou assassins - sur le personnage historique ; mon seul objectif était ici d'examiner la façon dont le roman populaire s'était emparé d'une figure légendaire exemplaire et dont il avait traité le mythe en relation avec les thèmes traditionnels et selon la logique narrative propres à ce genre littéraire. Nul n'était mieux placé que Gérard Gengembre – spécialiste de la légende napoléonienne dans la littérature française [1] - pour ouvrir notre dossier par une présentation générale sur la réception du mythe napoléonien dans le roman populaire, thème que Jean Tulard a abordé dans un article couvrant la période 1870-1914 [2]. Après un bref historique sur la légende napoléonienne durant les dernières années de la Monarchie de Juillet et sous le Second Empire, Gérard Gengembre évoque les premières œuvres qui marquent l'entrée de cette légende dans le roman populaire, avec L'Homme à l'oreille cassée d'Edmond About (1862) et les Romans nationaux et populaires d'Erckmann-Chatrian. Cette littérature se développera, grâce au « livre populaire » à 65 centimes de Fayard sous la IIIe République, alors que se profile un nouveau conflit avec l'Allemagne. C'est Ernest Lavisse, grande conscience de la République, qui donne alors le ton : condamnation du despote, mais admiration envers l'empereur victorieux. Gérard Gengembre illustre la façon dont une imagerie romantique se combine à l'idéologie républicaine dans le roman populaire. Il aborde aussi le vaste champ du roman populaire d'expression anglaise qui fait une grande place à l'épopée napoléonienne, ainsi que les récits de politique-fiction que l'on peut ranger dans le cadre de l'uchronie, dont le dernier en date, à ma connaissance, est le Feld-maréchal von Bonaparte de Jean Dutourd. L'auteur conclut par la permanence du mythe napoléonien et de l'énigme que constitue, aujourd'hui encore, la figure de l'Empereur. L'historien Jean Tulard s'est penché sur le thème des complots contre Napoléon, qui abondent dans le roman populaire. Nombreuses sont, sous le Consulat, les tentatives d'assassinat contre Bonaparte : Georges Ohnet, comme Maurice Landay d'ailleurs, ont traité les complots de Cadoudal, Pichegru et Moreau ainsi que le fameux attentat de la rue Saint-Nicaise du 24 décembre 1800, qu'évoque magnifiquement G. Lenôtre dans ses « Croquis de l'épopée » [3] ; citons d'ailleurs au passage l'alerte récit donné par G. Lenôtre de l'aventure lamentable de celui qui est connu sous le nom d' « accoucheur de Marie-Louise », un étudiant allemand exalté qui se croyait marqué par la Providence pour délivrer l'Europe de l'Ogre de Corse et qui ratait systématiquement ses tentatives d'assassinat de l'Empereur. Jean Tulard ne manque pas de souligner que la postérité du roman populaire demeure vivace et il signale des œuvres contemporaines que les lecteurs du Rocambole s'empresseront sans doute de lire. Avec le Carot Coupe-Tête de Maurice Landay, c'est toute la période de la Révolution et de l'Empire qui est couverte par la lutte acharnée entre le Bien et le Mal, incarnés par Carot d'Estrange, bien vite repenti de ses errements révolutionnaires, et par son cousin d'Eblis, qui finit cardinal et général des Jésuites. Le Consul, puis l'Empereur, tel sera l'enjeu principal de leur rivalité, d'Eblis s'acharnant à le détruire et Carot se montrant infatigable à le protéger et à le conseiller. Hélas, lorsque Carot est absent, Napoléon ne fait que des bêtises, comme en Espagne ou en Russie, et l'auteur épargne alors à ses lecteurs le récit de ces tristes épisodes de la légende napoléonienne. Il s'étend, en revanche, sur les aspects sentimentaux qui accompagnent l'histoire du divorce d'avec Joséphine et grande est la surprise de voir apparaître, au moment de l'abdication de Fontainebleau, un personnage que l'on n'attendait plus : Louis XVII, survivant, et se trouvant, bien malgré lui, au cœur d'un complot de grande envergure [4]. Palpitant également est le récit des tentatives d'évasion de Sainte-Hélène et de la fin de l'Empereur « en terre française ». Un des aspects remarquables de cette série de vingt-cinq romans dont l'ensemble fait bien dix mille pages, c'est de marquer la supériorité du héros romanesque (Carot) sur le héros historique, lequel est en quelque sorte rapetissé par toute une série de procédés, notamment ceux qui mettent en avant des aspects d'une déchéance physique : Napoléon est le plus souvent passif, trompé, enlevé, emprisonné ; certes, son génie est exalté, mais tout se passe comme si Carot était l'incarnation de la volonté sans laquelle ce génie ne serait rien. La créature du romancier populaire semble l'emporter sur la figure mythique empruntée à la grande Histoire. Charles Moreau, qui traite de l'Histoire d'un paysan d'Erckmann-Chatrian, souligne le regard implacable porté par ces deux auteurs républicains sur le « citoyen » Bonaparte qui s'empare du pouvoir du fait de la décomposition morale du régime thermidorien. C'est par la bouche d'un farouche jacobin, Chauvel, que sont commentées toutes les actions de Bonaparte sous le Directoire. Ce critique intraitable de la tyrannie consulaire finira enlevé par la police de Fouché, au lendemain de l'attentat de la rue Saint-Nicaise. Si Le Citoyen Bonaparte dépeint l'atmosphère dans laquelle s'est instauré le Consulat, Waterloo, qui fait suite au Conscrit de 1813, montre la fin de l'Aigle. C'est un nouveau réquisitoire en règle contre les méfaits de l'Empereur qui dévore, tel un vampire, le sang de la jeunesse française sur les champs de bataille de l'Europe. Comme les légendes épiques dans notre littérature médiévale, le roman populaire présente une tendance à s'épanouir en cycles romanesques dont le principe se trouve dans la filiation entre plusieurs générations. Le plus bel exemple en est peut-être celui du Bossu – et cela à un double titre, puisque le fils de l'auteur continue l'œuvre de son père en donnant à son héros de nombreux descendants. Parmi ceux-ci, Marie de Lagardère, la petite-fille du Bossu, est l'héroïne d'une première aventure qui se situe en pleine Terreur, ce qui permet à l'auteur d'opposer au « tigre » (Robespierre) et au « vautour » (Fouquier-Tinville) l' « aigle » (Bonaparte). Daniel Compère explore les deux romans intitulés Mademoiselle de Lagardère (1929) et La Petite-fille du Bossu (1931) en analysant les rapports entre la vérité historique et le mythe. Comme chez Maurice Landay, l'aventure se termine à Sainte-Hélène, avec une tentative d'évasion et l'opprobre jeté sur le bourreau de l'Empereur, le gouverneur Hudson Lowe. Une autre tendance du roman populaire est d'associer le passé et le présent. Un des moyens les plus simples est de faire revivre dans le présent un personnage du passé dont il serait la réincarnation. Le jeu est accentué avec le contraste entre le statut glorieux du revenant (un général d'Empire) et son obscur statut de fonctionnaire dans la morne réalité actuelle. Tel est le cas avec Un qui revient de loin, de Théo Fleishman, paru en avril 1955, et qui fait l'objet d'un article présenté par Jean-Luc Buard. Peu à peu le pâlot Florentin Passavent va se désagréger pour faire place, grâce à une réactivation du souvenir, à celui qui fut le général baron Taillard. Un troisième personnage, un historien contemporain en train d'écrire la biographie du général, sert en quelque sorte d'intermédiaire entre le présent et le passé. La recherche d'un trésor perdu – une icône ramenée de Russie, sertie de diamants et valant une fortune, perdue dans la région de Genappe et de Waterloo – vient donner un enjeu à cette quête du passé et permet d'allier la fantaisie romanesque à la rigueur des descriptions historiques du champ de bataille de Waterloo. L'érudition de Jean-Luc Buard – qui signale avec raison l'importance pour les amoureux du roman populaire de la bibliothèque Paul Marmottan à Boulogne-Billancourt – s'applique à mieux faire connaître l'activité littéraire et historique de Théo Fleischman et de son frère Hector, auteur d'études sur la Révolution et l'Empire qui s'intéressait, comme G. Lenôtre, aux dessous de la grande Histoire et est mort prématurément en 1914 à l'âge de 31 ans. Quant à Théo, connu surtout comme professionnel de la radio en Belgique, il est aussi l'auteur de deux romans napoléoniens qui forment une suite (Tapin, tambour de Bonaparte en Égypte et Tapin au soleil d'Austerlitz) et de L'évadé de Sainte-Hélène, qui reprend le thème d'une évasion de l'Empereur vers l'Amérique, thème évoqué également dans le dernier volume de la série des Carot Coupe-Tête de Maurice Landay. François Hoff présente une étude fouillée des récits napoléoniens de Conan Doyle qui constituent un ensemble copieux, avec les romans, les contes et les pièces de théâtre consacrés aux exploits du Brigadier Gérard. François Hoff expose la genèse de la rédaction de ces œuvres et cite une communication récente de Henri Suhamy (au colloque de Cerisy sur Stevenson et Conan Doyle en septembre 2000), qui analyse la forme et le contenu des aventures du Brigadier. Une chronologie de la publication des œuvres consacrées au Brigadier Gérard, en anglais et en français, vient utilement conclure cette étude qui accorde une large place aux questions de genre et de narration. Selon François Hoff, le Brigadier Gérard est « une caricature de militaire français, et même gascon, vu par un romancier anglais » et il voue à l'Empereur un culte quasi-religieux. A l'inverse des lectures idéologiques des romanciers français, nous sommes ici en présence d'un héros épique pur, aux valeurs simples et tranchées, que son inculture n'encombre d'aucun doute. L'étude de la narration amène François Hoff à mettre en valeur la fusion de deux discours : celui de l'exécutant naïf et celui de l'officier d'état-major au courant de la haute stratégie ; il montre également l'influence du « récit de feu de camp » mis en œuvre par Conan Doyle, selon une forme illustrée par Balzac dans son Médecin de campagne. François Hoff esquisse les liens de parenté qui rapprochent le Brigadier Gérard de personnages tels que le brave soldat Chvéik ou Charlot, qu'il présente comme des avatars de Don Quichotte. Nous sommes là dans une sorte de carrefour entre l'épique et le romanesque. Tandis que Conan Doyle est connu d'abord pour sa série des Sherlock Holmes, la Baronne Orczy est d'abord l'auteur du Mouron Rouge, ce justicier anglais qui arrache leurs victimes des mains de leurs bourreaux lors de la Terreur, auquel elle a consacré dix-sept ouvrages. Le mérite de Matthieu Letourneux est d'attirer l'attention sur les romans historiques de la Baronne Orczy, qui se déroulent à toutes les périodes et dans tous les pays. Parmi les treize romans hors du cycle du Mouron Rouge qui se déroulent en France, cinq évoquent l'époque napoléonienne. Matthieu Letourneux décrypte la position ambiguë de la Baronne Orczy partagée entre sa révulsion à l'égard d'un peuple sanguinaire et son dégoût d'une noblesse fanatique et agrippée à ses privilèges. Aux yeux de la romancière, le grand mérite de Napoléon est d'avoir reconstruit la cohésion nationale en matant les aspirations révolutionnaires. Cependant, comme le prouve l'épisode des Cent-Jours, Napoléon demeure un aventurier et, par là, un fauteur de trouble, incapable d'instaurer un ordre durable. On saura gré, enfin, à Matthieu Letourneux d'attirer l'attention des lecteurs sur l'œuvre de Stanley Weyman (1855-1928), auteur de récits de cape et d'épée, influencé par Stevenson. La variété de ces approches témoigne, nous semble-t-il, du fait que le roman populaire s'est emparé du mythe napoléonien en l'intégrant parfaitement aux grands archétypes qui caractérisent cette littérature : le côté fulgurant, pathétique et tragique de l'aventure napoléonienne, avec ses dimensions à la fois héroïques et sentimentales, faisait sans doute de Napoléon une figure prédestinée à un long parcours dans le cadre du roman populaire d'hier et d'aujourd'hui. Charles Ridoux Amfroipret, 8 mai 2004 [1] GENGEMBRE Gérard, La Légende de Napoléon, Éd Pocket Jeunesse, 2002. [2] TULARD Jean, « Napoléon dans la littérature populaire (1870-1914) », L'Histoire, n° 6, novembre 1978. [3] LENOTRE G., Napoléon. Croquis de l'épopée, Grasset, 1932. [4] Les lecteurs curieux d'un des sujets les plus romanesques et les plus énigmatiques de l'histoire de France pourront découvrir un volumineux dossier sur la question de la survivance dans l'ouvrage de Xavier de Roche, Louis XVII, Éditions de Paris, 1986. - Artículo*: Charles RIDOUX - Más info en psico@mijasnatural.com / 607725547 MENADEL Psicología Clínica y Transpersonal Tradicional (Pneumatología) en Mijas y Fuengirola, MIJAS NATURAL *No suscribimos necesariamente las opiniones o artículos aquí enlazados
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