Dix mille pages en vingt-cinq volumes : l'épopée romanesque du Carot Coupe-Tête de Maurice Landay se déroule depuis la veille de la Révolution jusqu'à la mort de l'Aigle à Sainte-Hélène, faisant voyager le héros et ses amis à travers toute l'Europe occidentale, dans le cadre d'un affrontement du Bien et du Mal incarnés respectivement par Carot d'Estrange, dit « Coupe-Tête » pour avoir été un temps le redoutable président du Tribunal révolutionnaire de Strasbourg, et par le vicomte d'Eblis, tous deux rivaux cherchant à obtenir la main de la belle Olympe de Maurevillers. Un peu avant la fin du premier tiers de l'œuvre, Bonaparte apparaît sur la scène et ne la quittera plus, devenant le foyer autour duquel se déploie la lutte impitoyable entre Carot – son plus fidèle soutien et son « ange gardien » - et d'Eblis, le plus acharné de ses adversaires, qui dispose en outre de toute la puissance de l'ordre des Jésuites mise au service de sa haine et de ses folles ambitions. Notre propos n'est pas de résumer ce roman-feuilleton, écrit à la diable mais palpitant d'intrigues et d'aventures ; ce que nous tenterons d'analyser, c'est la façon dont un personnage historique écrasant par sa grandeur peut être intégré « naturellement » dans un récit dont le genre mêle, d'une certaine façon, certaines traditions du roman de cape et d'épée et préfigure par ailleurs le roman d'espionnage, du fait de l'importance accordée par l'auteur à une conception policière de l'histoire. Sans cesse, le point de vue du lecteur sera influencé par celui du personnage principal et héros positif – Carot d'Estrange – mais aussi orienté par des interventions du narrateur et enfin marqué par les propos et les actions du principal des personnages « historiques », Napoléon lui-même. Nous nous intéresserons particulièrement aux relations complexes entre le héros romanesque (Carot) et le héros historique (Napoléon), ce dernier apparaissant en fin de compte comme la créature du premier qui, cependant, a choisi de s'effacer et de rester dans l'ombre du grand homme. Peut-être ne sommes-nous pas si loin de la vision d'un Léon Tolstoï, ironisant sur les faiblesses et l'impuissance du « grand homme » dans l'Histoire. Dans Carot Coupe-Tête, ce sont des hommes de l'ombre qui tirent les ficelles, et Carot semble fonctionner comme une sorte de double positif du sinistre – mais très malin – Fouché. Et, dans le roman populaire, l'auteur n'est-il pas lui-même un « homme de l'ombre », obscur et laborieux fournisseur de rêves aventureux pour le grand public, mais laissé pour compte des honneurs de la grande scène littéraire ? Par ailleurs, cet obscur agent de l'ombre qu'est l'auteur de roman populaire œuvre peut-être au service d'une grande cause. N'est-ce pas une gageure que de tenter, après la grande déchirure de la Révolution suivie d'une kyrielle de changements de régimes tout au long du XIXe siècle, un ralliement de couches populaires diversement orientées autour d'une bannière qui est celle du sens sacré de la Patrie, d'une idée de la France au-dessus des partis ? C'est ainsi que nous verrons la belle Olympe, formée dans le giron d'une aristocratie hautaine et exclusive, championne de la cause vendéenne sous le nom de Comtesse Noire, adopter peu à peu les vues de son époux, Carot d'Estrange, et finir par partager son admiration pour l'Empereur au point de risquer sa vie pour le libérer de sa prison de Sainte-Hélène. Ne demeureront finalement dans la fosse des réprouvés de l'Histoire que les furieux massacreurs de la Terreur révolutionnaire et leurs émules de l'autre camp, semant la Terreur blanche durant la période trouble du Directoire et menaçant la paix civile par leurs complots contre Bonaparte sous le Consulat. C'est à la veille même de la Grande Guerre et de l'Union sacrée qui se profile dès le temps des crises balkaniques que le roman de Maurice Landay est publié en feuilleton mensuel par Fayard, d'octobre 1911 à octobre 1913. [1] Les axes de la biographie romanesque de Napoléon Ce n'est qu'au tome 7 de Carot Coupe-Tête (La Main sanglante) que Bonaparte entre en scène. Après sa brillante victoire de Toulon, Bonaparte, accusé par la Convention, se trouve prisonnier à Nice. Il fait l'objet de deux complots concurrents pour s'attacher ses services : d'une part, les Compagnons de la Nuit, dirigés par d'Eblis, qui veulent le libérer et en faire l'instrument des royalistes ; d'autre part, Barras qui disposent de documents témoignant de son innocence, et qui charge Carot de ramener Bonaparte à Paris afin de s'en servir contre les royalistes. Après maintes péripéties durant lesquelles Bonaparte est le plus souvent prisonnier des uns et des autres, mais conserve toute sa dignité en refusant de pactiser avec les comploteurs, ce volume s'achève sur la journée du 13 Vendémiaire, lorsque Bonaparte, massacrant les royalistes sur les marches de l'église Saint-Roch, sauve la Convention et est nommé, grâce à l'appui de Barras, général en chef des forces de Paris. Dès le début, Carot exprime devant Barras son enthousiasme à l'égard du vainqueur de Toulon : lui seul peut sauver la France, qui rejette ses princes, « grisée par le vin généreux de la liberté ». Deux épisodes laissent présager les destinées du futur maître de la France : la rencontre d'une vieille femme qui lit l'avenir dans les lignes de la main et qui prédit à la fois l'ascension et la chute vertigineuses de ce génie auquel Carot sauvera la vie par trois fois ; et une méditation de Bonaparte dans les jardins du château de Fontainebleau, lieu à jamais attaché à sa légende par son abdication et ses adieux à la Garde impériale. Ainsi, dès le premier volume dans lequel il introduit Bonaparte, l'auteur suscite le sens du tragique devant une destinée hors du commun marquée par l'exaltation de la gloire et par une fin pathétique ; il associe également son héros, Carot, au destin du grand homme : c'est Carot qui libère Bonaparte des griffes des Compagnons de la Nuit, et c'est encore Carot qui persuade Bonaparte d'accepter les propositions de Barras, lui mettant ainsi le pied à l'étrier. Le moment fort suivant relate dans le tome 10 (L'Ouragan de fer) les circonstances de la préparation et de l'échec du terrible attentat de la rue Saint-Nicaise qui fit de nombreux morts, mais où Bonaparte, qui se rendait avec Joséphine à l'Opéra, sortit indemne. L'âme damnée de ce complot est naturellement d'Eblis qui, sous le pseudonyme de Graniski, expose son plan à ses complices : Oh ! dit tranquillement Graniski, le plus simple serait d'avoir un baril de poudre chargé à mitraille caché dans une voiture. Comme par hasard, on mettrait cette voiture ou cette charrette en travers de la route que suit le premier consul. Ses chevaux seraient obligés de s'arrêter. A ce moment même, l'explosion aurait lieu. Une véritable trombe de fer, un ouragan détruirait tout : chevaux, voiture, escorte, premier consul. (t. 10, pp. 70-71). On le voit : les attentats à la voiture piégée ne datent pas d'aujourd'hui. Les résultats sont présentés dans un tableau apocalyptique : La voiture passait devant la rue Saint-Nicaise, au triple galop. Un éclair prodigieux soudain déchire la nuit. Une détonation effroyable, horrible, se fait entendre. Un fracas infernal. Un silence de quelques secondes. Puis des cris effrayants, des clameurs de désespoir, des hurlements d'épouvante, des galopades effrénées dans les rues, des gens qui courent çà et là en hurlant : On a fait sauter le premier consul ! Bonaparte est mort ! (…)Dans le même instant, les vitres, les croisées, les charpentes des maisons, les murs, les tuiles s'écroulent avec un bruit épouvantable, soulèvent des nuages de poussière. C'est la dévastation, c'est la mort ! Comme un cyclone déchaîné par une main puissante, un ouragan de fer a passé, semant la désolation, la ruine, peuplant ce quartier de cadavres. (t. 10, pp. 287-288). Carot a veillé dans l'ombre, mais c'est aussi grâce à sa bonne étoile que le premier consul a échappé au massacre. L'auteur renforce ici le pathétique en confrontant le destin chanceux de Bonaparte à celui d'une malheureuse petite fille, victime de cet attentat, à qui les comploteurs ont confié le soin de garder un instant la charrette infernale. Ce tragique épisode favorise finalement l'ascension du premier consul qui aspire désormais à jouer le rôle de César. Tel le serpent de la Genèse, Fouché fait miroiter devant son maître la perspective de la dignité impériale, dans un dialogue qui ne manque pas d'un certain humour noir : - Ce n'est pas précisément contre la France que conspirent ces généraux, si toutefois ils conspirent, dit finement Fouché, c'est contre le futur maître de la France. C'est contre Napoléon-Bonaparte.- Je ne suis pas empereur.- Vous pouvez l'être.- Croyez-vous ?- Si le peuple votait, citoyen premier consul. Ce peuple qui hait les tyrans et qui a chassés les rois, ce peuple voterait pour faire de vous un César.Bonaparte rougit.- Non, non, c'est impossible, loin de moi une telle pensée. Je suis le serviteur du peuple. Je ne veux pas être son maître. Appelé par la confiance de la Nation au poste éminent de premier consul, toute mon ambition se borne à protéger le pays qui a mis en moi sa confiance.- Oh ! songea Fouché, quel homme ! Si je ne le connaissais pas, je croirais qu'il pense ce qu'il dit. (t. 10, pp. 372-373). La grande affaire autour de laquelle s'organise la guerre dans l'ombre entre Carot et d'Eblis, devenu maître des Jésuites, est celle du Concordat destiné à ramener la paix dans les esprits en France et à permettre en échange au pape de venir en personne à Paris pour le couronnement du futur empereur. Le pouvoir des Jésuites est présenté par l'auteur comme celui d'une dictature terrifiante capable de soumettre toutes les couches de la population, du haut en bas de l'échelle sociale : D'Eblis connaissait de réputation le pouvoir occulte, terrifiant des membres de cette Compagnie qui, sous le couvert de la religion, captait les héritages, faisait disparaître ceux qui la gênaient, avait des ramifications partout, des membres, des affidés dans toutes les classes de la société, depuis le monarque jusqu'au bourreau, depuis le plus pauvre vagabond jusqu'au souverain le plus puissant et tenait sous sa domination jusqu'au chef spirituel de l'Église (t. 11, pp. 175-176). Les Jésuites s'opposent naturellement au Concordat qui met en fait les destinées de la religion en France entre les mains d'un gouvernement impie ; ils engagent donc toutes leurs forces pour empêcher le pape Pie VII, présenté comme un vieillard las et terrorisé par les Jésuites, de signer cet accord avec Bonaparte. D'Eblis, devenu le redoutable et puissant cardinal d'Alba, général en chef des Jésuites, ne vise à rien moins que d'accéder lui-même au trône pontifical. Il envisage d'ailleurs de négocier avec Bonaparte, de lui livrer le trésor des Jésuites afin de contrôler sa politique et de régner en fait dans l'ombre du maître de la France. Devant Carot et Fouché, un instant alléchés par les propositions de d'Eblis, Bonaparte entre en fureur et expose sa politique : Enfants ! Sots que vous êtes ! La puissance des jésuites est toute morale. Prenez-leur cent millions, demain, après-demain, ils en auront retrouvé deux cents, et même ne les retrouveraient-ils pas qu'ils seraient encore les plus forts. Cent fois plus forts que moi, même. Ce n'est pas par l'argent qu'il faut les atteindre, croyez-moi. Ce qu'il faut opposer à leur puissance, ce n'est pas la basse ruse, ni la médiocre intrigue, c'est une autre puissance, la puissance réelle et formidable que donnent la guerre et la victoire. (t. 12, pp. 231-232). Dès avant son accession à la dignité impériale, Bonaparte a sa cour, et l'auteur souligne l'adresse du premier consul à protester de son attachement aux institutions républicaines tout en laissant croître le courant populaire en faveur de son ascension personnelle. Il voulait que la République victorieuse fût une république policée, libérale, instruite, pouvant servir d'exemple en tout aux autres peuples. C'est ainsi que s'exprimait Bonaparte. Et ses paroles reproduites dans les journaux, répétées à tous les échos, ne contribuaient pas peu à augmenter son prestige. Quelques flatteurs audacieux ne craignaient pas d'insinuer qu'après le siècle de Louis XIV et le siècle de Voltaire, le siècle de Bonaparte laisserait dans l'histoire un ineffaçable souvenir. (t. 14, p. 17). Le cynisme de Bonaparte – et de son fidèle Carot – à l'égard du peuple est exposé sans ambages par l'auteur à l'occasion d'un commentaire sur les fêtes que le premier consul s'astreint à donner : - Je suis heureux, mon cher Carot, disait le premier consul, d'être enfin débarrassé de mes invités. Ces fêtes me font perdre un temps précieux.- Elles sont utiles, répondait Carot. Il faut à l'esprit français des fêtes, des uniformes, des toilettes éblouissantes. La monarchie en a longtemps imposé au peuple par l'éclat et la majesté d'une représentation excessive. Il est nécessaire que la foule ne voie ses maîtres qu'à travers un luxe éclatant, une mise en scène éblouissante. Ceux qui la gouvernent lui paraissent plus grands. - Oui, dit Bonaparte souriant. Mazarin disait : « Le peuple chante, il paiera. » Moi je dis : « Le peuple est ébloui, il admire, il obéira, il approuvera ce qu'on fait pour son bien, soupirera aux réformes qu'il condamnerait si elles lui étaient présentées sans apparat. » La vérité en France doit se montrer très habillée pour plaire. (t. 14, p. 22). Tout cela n'empêche pas Bonaparte de préparer son apothéose. Carot l'apprend au moment où Fouché lit à Bonaparte le projet de décret qui doit faire de lui l'Empereur des Français sous le nom de Napoléon Ier : Carot, ébloui, le regarda. L'œil d'aigle du premier consul se fixait sur lui, essayait de lire dans son âme. Carot demeurait figé. Il n'avait pas prévu une aussi rapide apothéose. Certes, il pensait bien que l'homme de génie, à la fortune de qui il s'était si aveuglément dévoué, ne se contenterait pas de rester consul et qu'un jour viendrait où son ambition, brisant tous les obstacles, réaliserait enfin ses désirs les plus secrets. Mais il croyait que cette heure viendrait beaucoup plus tard et que lorsque au dehors comme au-dedans Bonaparte aurait assuré son pouvoir, serait devenu tellement populaire que la nation d'une commune voix le supplierait de prendre le titre qu'il avait rêvé. Carot, subjugué par l'audace de Bonaparte, s'inclina.- Que votre volonté soit faite, sire ! dit-il simplement.Le visage de Bonaparte rayonna. (t. 15, pp. 291-292). La venue du pape Pie VII à Paris donne lieu à de palpitants épisodes dans la lutte farouche que se livrent Carot et d'Eblis. Le sacre de Napoléon est présenté par l'auteur comme « le plus grand acte de l'histoire, depuis le sacre de Charles VII à Reims sous les yeux de Jehanne-la-Pucelle » (t. 16, p. 333). Toute la tension romanesque s'articule alors autour de la menace d'une mort affreuse de Napoléon au moment du sacre : en effet, à la vraie couronne en a été substituée une autre sertie de diamants empoisonnés. Le piège est déjoué par Carot et ses amis et l'auteur, qui manifeste une grande sympathie et une admiration non cachée pour la figure de Pie VII, explique par la crainte du Saint-Père de contribuer à un crime abominable son hésitation à poser la couronne sur la tête de Napoléon, qui, par impatience, la prend lui-même des mains du pape. Il faut signaler, à la fin du tome 17 (Le Fils du Cardinal), un important changement dans la tonalité et dans le cours du récit. La deuxième partie de ce volume raconte l'équipée en Allemagne d'un quatuor composé de Carot et de trois de ses amis – un peu dans l'esprit de l'aventure des trois mousquetaires en quête des ferrets de la reine, mais, hélas, sans la truculence et l'allégresse de style d'Alexandre Dumas. Carot et ses compagnons sont faits prisonniers les uns après les autres par leurs ennemis – d'Eblis et sa compagne irlandaise Suzannah dont l'enfant a été volé et recueilli, sans qu'ils le sachent, par Carot et son épouse Olympe. Ce volume s'achève sur un coup de théâtre : D'Eblis, à qui Carot permet de retrouver son fils, libère son ennemi de toujours et promet de faire délivrer ses trois compagnons. Les quatre compagnons finissent par rentrer à Paris. Or, à partir de là, il n'est plus fait mention de deux de ces compagnons et le troisième demeure un comparse très secondaire dans les aventures qui vont suivre, alors qu'il occupait auprès de Carot une place de choix. Les volumes suivants vont mettre en valeur, dans l'entourage de Carot, un personnage jusque-là ridicule et inconsistant – un médecin italien répondant au nom de Pafolio – ainsi que l'entrée en action du fils de Carot, Charles d'Estrange. Autre grande mutation : d'ennemi mortel de Carot, d'Eblis va peu à peu devenir un allié contre une nouvelle figure du mal incarnée par un Anglais, lord Rutland, émissaire de William Pitt et ennemi acharné de la France et de Napoléon. C'est dans le dernier volume de la série que ce renversement des rôles culminera, lorsque d'Eblis, enfin converti au bien, fera tout pour tenter de faire échapper Napoléon de Sainte-Hélène, tandis que lord Rutland se trouvera aux côtés de l'infâme Hudson Lowe, le bourreau de l'Empereur. Enfin, alors que Le Fils du Cardinal se situe dans le prolongement immédiat du sacre de Napoléon, le volume suivant, Calvaire d'Impératrice, commence à l'automne 1809 et traite de la répudiation de Joséphine, acte présenté plus ou moins par l'auteur comme la cause des malheurs à venir pour l'Empereur. Alors qu'il est au faîte de sa puissance, apparaissant aux yeux du monde comme l'égal d'Alexandre, Napoléon, à qui il manque d'avoir un fils pour fonder une dynastie, va être l'objet, dans les tomes 18 et 19, d'un double rapetissement : tout d'abord par sa jalousie envers Joséphine, soupçonnée d'entretenir un amour coupable avec le filleul de l'Empereur, Louis Muiron ; Napoléon, par son comportement, se ridiculise comme le dernier des barbons jaloux du théâtre de boulevard. Ensuite, l'épisode de la répudiation de Joséphine s'entremêle avec une tentative d'usurpation conduite dans l'ombre par d'Eblis allié cette fois à Bernadotte ; les conjurés kidnappent l'Empereur et lui substituent un sosie, le malheureux Fieschi, amoureux éperdu de Joséphine, mais homme faible et impressionnable ; grâce à l'intervention de Carot et de Pafolio, ainsi que du jeune Charles d'Estrange, le complot échoue lamentablement, Napoléon est délivré et le prisonnier que liquident les conjurés n'est autre – à leur insu - que le sosie dont ils tiraient les ficelles. Il n'en demeure pas moins que le maître du monde est resté, durant deux jours, ficelé et bâillonné dans un cagibi du château de Fontainebleau : ce n'est pas très glorieux. Mais des revers politiques et militaires de Napoléon, tant en Espagne que dans la désastreuse retraite de Russie, il ne sera presque pas question dans l'épopée romanesque de Carot Coupe-Tête ; et lorsque le vaincu de 1814 se trouvera acculé par ses maréchaux à l'abdication de Fontainebleau, voici qu'apparaîtra sur la scène un héros pour le moins inattendu dans une œuvre qui, jusque-là, semblait célébrer les acquis de la Révolution garantis par l'ordre impérial : ce héros n'est autre que le fils de Louis XVI, l'enfant rescapé du Temple, enlevé à ses bourreaux par Barras, puis confié par Joséphine de Beauharnais à la garde d'une ancienne lingère attachée à la maison du comte de Provence, dont elle a eu un fils, Mathieu Rebours. Louis XVII – dont l'auteur admet l'identité avec le célèbre Naundorff – porte ici le nom de Jean-Pierre Demai ; Carot e t ses amis découvrent sa retraite à Villeneuve-Saint-Georges, et ce personnage va devenir le centre de trois complots concurrents où rivalisent Carot, d'Eblis et lord Rutland. Toute cette affaire est enclenchée par Napoléon lui-même qui, afin d'empêcher l'arrivée au pouvoir de Louis XVIII contrôlé par les Alliés de la coalition anti-française, se propose d'abdiquer en faveur du seul héritier légitime du trône de France, le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette : - Que le fils de Louis XVI règne à ma place, je le veux bien, mais pas le comte de Provence. Carot tressaillit. - Le fils de Louis XVI… Mais le malheureux enfant est mort.- Non, Carot, non, il est vivant, caché. Où ? Je n'en sais rien. Mais Joséphine le sait, elle. Barras aussi le sait. Tous deux vivent encore. (…) Tu me vengeras en arrachant du trône qu'il vient de me voler ce maudit comte de Provence, cet incapable, cette âme damnée des Alliés, pour y placer le fils de Louis XVI. (t. 20, p. 31). Par un imbroglio dont est coutumier le roman populaire, c'est Mathieu Rebours qui va se prétendre le véritable héritier, allant jusqu'à tenter d'assassiner son frère de lait ; de fait, cela attirera sur l'imposteur les foudres des comploteurs, permettant au véritable Louis XVII d'échapper à ceux qui veulent sa perte et de se réfugier, sous le nom de Naundorff, dans les terres du roi de Prusse. Cet épisode débouche sur une autre conséquence fatale : l'empoisonnement de Joséphine, la seule personne susceptible d'apporter la preuve de l'identité de Jean-Pierre Demai avec Louis XVII ; l'agent de ce crime au service conjoint de Louis XVIII et des puissances européennes n'est autre que l'ancienne compagne de d'Eblis, la sauvage et cruelle Suzannah O'Mady, dont lord Rutland est tombé éperdument amoureux et qui porte dès lors le nom de Jenny Macwell. Lorsque Carot aura fait justice de la criminelle en l'exécutant devant les yeux de Rutland, ce dernier deviendra désormais le pire ennemi de Carot, déterminé à le faire souffrir par le spectacle de la déchéance de son idole, Napoléon. Trois tomes sont consacrés à l'exil de Napoléon à l'île d'Elbe et à la préparation – par Carot et ses amis – du retour de l'Empereur en France. Alors que Carot ne cesse d'idéaliser son héros, l'auteur ramène l'Empereur à la dimension étriquée d'un bourgeois privé des joies familiales et qui se satisferait de son sort pour peu qu'on laisse venir à ses côtés sa femme et son fils : Napoléon qui avait avoué son intention de n'être plus à l'île d'Elbe « qu'un simple juge de paix », paraissait, aux yeux de tout son entourage, accepter avec une douce philosophie le sort que l'Europe lui avait imposé. Or, il n'en était rien. Napoléon souffrait. Il souffrait surtout de l'isolement sentimental auquel semblait vouloir le condamner son beau-père l'empereur d'Autriche. Certes Napoléon, et quoi que cela puisse paraître bizarre, était le plus grand bourgeois de son royaume. Et si les rois et les empereurs coalisés avaient permis à ce nouveau César de pouvoir vivre, détrôné, mais libre et heureux, entre sa femme, qu'il aimait d'un amour profond, et son fils qu'il adorait par-dessus tout, le vainqueur de Wagram aurait été le plus heureux des hommes, et le moins dangereux des conquérants. Mais il n'en était rien. Napoléon vivait loin de ceux qu'il aimait, dans une médiocrité déprimante. (t. 22, p. 53). L'auteur présente les Cent Jours comme « une folle équipée » qui va ramener la guerre, mais qui en même temps permet « au Petit Caporal d'inscrire quelques pages immortelles dans le livre d'or de l'histoire de la France » (t. 22, p. 224) : l'image d'Épinal viendra désormais se superposer constamment – avec Waterloo puis Sainte-Hélène – à une lecture lucide d'une catastrophe dont la France fait les frais. En tout cas, l'auteur ne rend pas Napoléon responsable de la défaite de Waterloo ; ce qui est mis en cause, par Carot, c'est la trahison générale qui a entraîné le désastre : « Mon pauvre Empereur ! Allons, tout est fini pour lui. La trahison, la défection, le manque de confiance. Voilà ce qui lui a fait perdre la bataille. » (t. 24, pp. 14-15). Le dernier tome (La Justice de Dieu) présente Napoléon tel un géant terrassé, accablé par la maladie et la lassitude. Carot et ses amis remporteront une ultime, mais tardive victoire : s'ils arrivent, en effet, à arracher l'Empereur des griffes de ses bourreaux de Sainte-Hélène et à le faire embarquer sur un navire battant pavillon français, c'est pour assister, impuissants, à son agonie et à sa mort, et ils ramènent le cadavre de l'Empereur dans sa résidence de Longwood. Du moins, ont-ils la consolation d'avoir permis à Napoléon de mourir dignement sur la terre de France. La fin de Napoléon est encadrée, dans ce dernier volume des Carot Coupe-Tête, par la fin atroce des deux personnages qui ont incarné le mal : Rutland périt, dévoré par des rats, tandis que d'Eblis, après avoir célébré la messe devant Carot et ses amis avec lesquels il s'est pleinement réconcilié, est brûlé vif suite à la chute d'un candélabre qui le retient prisonnier. La Justice de Dieu est passée, terrible, infamante pour le lord anglais, purificatrice pour le jésuite repenti. L'image de Napoléon dans Carot Coupe-Tête Deux héros pour une épopée : il semble que l'auteur joue d'un effet de miroir entre les destins croisés de son héros romanesque (Carot) et de son héros historique (Napoléon), tout en ménageant un effet de triangulation grâce à leur rapport ambigu et mouvant envers la figure qui, dans cette œuvre, incarne le mal : d'Eblis, alias le cardinal d'Alba, général des Jésuites. Carot est marqué dès sa naissance par une tare dont il est personnellement innocent : sa bâtardise, qui lui vaut d'être exclu du collège des Jésuites où il a d'Eblis pour compagnon ; mais il va revendiquer son statut de maudit en se jetant à corps perdu dans la tourmente révolutionnaire et en devenant le terrible président du Tribunal révolutionnaire de Strasbourg, ce qui lui permet, tout en sauvant la famille de Maurevilliers, d'imposer le mariage à la belle Olympe dont il est toujours épris. Sa condamnation par Saint-Juste puis son exécution factice (un autre est guillotiné à sa place) lavent, en quelque sorte, Carot de son infamie, et toute la suite de son existence sera une longue remontée vers la lumière, le héros se mettant au service des victimes de la Terreur révolutionnaire. Il regagnera ainsi d'abord l'estime de lui-même puis le pardon et l'admiration de son épouse, Olympe, avant de trouver sa stature définitive lorsque, par amour pour la France, il se met au service de Bonaparte puis de Napoléon dont il vénère le génie. Remarquons que Carot subira maints tourments dans son corps, souvent prisonnier et ligoté, souvent poignardé ; non seulement il aura subi symboliquement le supplice de la guillotine, mais il est aussi pendu (à la place de d'Eblis) au château de Mullingar, en Irlande. Cependant, au terme de toutes ces tribulations, l'image qui demeure de Carot dans l'esprit du lecteur sera celle d'un époux comblé, se promenant paisiblement en forêt de Fontainebleau au bras de son épouse, tandis que son fils, Charles d'Estrange, se lance à son tour dans les aventures afin de venir au secours de l'Aiglon, séquestré dans les palais dorés de l'empereur d'Autriche. Bonaparte, sans être flétri comme Carot par une tare aussi grave que la bâtardise, se trouve cependant dans la situation d'un marginal, en tant que petit noble Corse sans fortune, au début de sa carrière. La première image que donne de lui le roman est celle d'un prisonnier, jouet des complots des conventionnels et des royalistes dans l'atmosphère glauque du Directoire. Il faut l'intervention de Carot, alors au service de Barras, pour lui fournir l'occasion de prendre son élan. L'auteur commente en ces termes la situation de nos deux héros au lendemain de l'épisode sanglant du 13 vendémiaire : Bonaparte venait de gravir la première marche de l'escalier triomphal qui devait le conduire au trône de France. Quant à Carot, après la victoire de son protégé, il s'était rejeté dans l'ombre. (t. 7, p. 379). Dès lors, Bonaparte poursuivra son irrésistible ascension jusqu'au sacre à Notre-Dame de Paris. Cependant, l'auteur ne mettra jamais l'accent sur ses victoires, qui ne sont présentes que par de brèves allusions (du style « le vainqueur de Toulon », « le vainqueur de Rivoli » ou, plus tard, « le vainqueur de Wagram ») ; ce que développe le roman, ce sont les menaces de conspirateurs acharnés à le perdre, notamment Pichegru, Cadoudal et Moreau, derrière lesquels se tient toujours d'Eblis et contre lesquels Carot se démène, ayant en outre à déjouer les pièges que lui tend son rival jaloux, le rusé Fouché, chef d'une police présentée comme brutale et peu efficace. Dans toutes ces affaires, Bonaparte est menacé dans sa vie (lors de l'attentat de la rue Saint-Nicaise ou lors de la tentative d'enlèvement par Pichegru) ; cependant, dans cette partie du roman, Bonaparte apparaît constamment préservé dans son intégrité physique, maître de lui-même, jouissant d'un rare sang-froid, aux gestes et au verbe précis et dominateurs. Mais, sitôt opérée la mutation de Bonaparte en Napoléon, c'est vers la chute que l'on s'achemine. Devenu maître du monde, Napoléon semble ne plus être maître de lui : il commet la double faute de se séparer de Joséphine et de se brouiller avec Carot, qui se retire, boudeur, en Italie ; privé du soutien et des conseils de son ami, Napoléon va accumuler les fautes qui aboutissent au désastre en Espagne et en Russie. C'est alors dans son corps que l'Empereur sera atteint, en particulier lorsqu'un sosie (Fieschi) lui est substitué et que Napoléon, drogué par ses ravisseurs, est annihilé durant l'espace de trois jours. A maintes reprises, lors de ses exils à l'île d'Elbe puis à Sainte-Hélène, l'auteur montre l'Empereur en larmes, et rêvant d'une existence modeste, inférieur à son destin fulgurant : « Il est souvent pénible d'être un César, alors qu'on se contenterait d'être un Colbert. Mais à quoi bon épiloguer : la vie est ce qu'elle est et Dieu m'est témoin que je n'ai jamais rêvé que le bonheur de la France. » Lorsqu'il parlait ainsi, l'Empereur avait les yeux mouillés de larmes discrètes. (t. 22, p. 54). Depuis près de deux mois, Napoléon régnait sur l'île d'Elbe. Celui qui avait été le maître de l'Europe et qui maintenant en était le souffre-douleur, revivait ces merveilleuses années de gloire trop vite emportées sur l'aile du temps impitoyable. Parfois même de grosses larmes coulaient au long de ses joues décharnées, s'échappaient d'yeux déjà brûlés par la fièvre d'un mal qui ne devait pas tarder à l'emporter. (t. 21, p. 346). A Sainte-Hélène, c'est un être sans énergie, las de vivre, que retrouve Carot. L'Empereur voit la cause de son échec dans son avidité à se saisir de la couronne impériale, trahissant ainsi la Révolution dont il est le fils : Découragé, oui, je le suis. Découragé , écrasé par la couronne que j'ai eu l'audace de placer moi-même sur ma tête. La Révolution n'a eu et ne devait avoir qu'un but. L'affranchissement d'un peuple, elle n'a jamais été faite pour créer une dynastie nouvelle, et mon tort, ç'a été de me faire sacrer empereur. Si j'étais resté toute ma vie premier consul, il y a beau temps que les roitelets d'Europe auraient cessé de me poursuivre de leur haine farouche.(t. 25, p. 149). Quel contraste, alors, avec les projets grandioses que Carot expose à son Empereur déchu, pour lequel il rêve d'une nouvelle marche triomphale aux dimensions planétaires : le roi de Rome restauré en France avec la complicité des puissances continentales lassées de leur dépendance financière à l'égard de l'Angleterre ; et, sur le Nouveau Monde, Napoléon se taillant un empire, d'abord au Brésil, puis en Amérique du Nord : Vous pouvez donc, dans la tranquillité la plus absolue et dans le calme le plus bienfaisant, fonder l'Empire du Brésil, augmenter votre flotte et, après avoir fait escale aux Antilles, débarquer en Floride, pénétrer dans l'Amérique du Nord et, qui sait, réussir à vous établir au Canada. Si nous réussissons, sire, c'est tout simplement la mort de l'Angleterre, prise entre deux feux : d'un côté l'Europe coalisée contre elle, et l'embouteillant dans ses îles ; de l'autre, Napoléon la menaçant et soulevant contre elle toutes ses provinces américaines qui sont lasses d'être tenues, elles aussi, sous le joug britannique.(t. 25, pp. 151-152). Plan colossal qui, pour un instant, tire Napoléon de son apathie, mais sans aucune chance de réalisation. Le génie romanesque s'avère définitivement supérieur au génie de l'Histoire – et l'homme de lettres supérieur, sans doute, à l'homme d'État : ne retrouvons-nous pas ici une des lignes de tension dans le dialogue imaginaire de Chateaubriand et de Napoléon qui court tout au long des Mémoires d'Outre-Tombe ? Charles Ridoux Amfroipret, le 28 février 2004 [1] Une précieuse allusion par l'auteur à l'actualité de son temps nous a permis d'établir cette datation, les volumes publiés ne comportant que l'indication des mois et non celle des années. Dans le tome 14, Le Gant déchiré, il est écrit à la page 84 : « Comme on le voit, en 1802 la police était aussi bien faite qu'en 1912 ». Si c'est le le 25 novembre 1912 qu'est paru le tome 14, cela fait remonter la parution du tome 1 au 25 octobre 1911. - Artículo*: Charles RIDOUX - Más info en psico@mijasnatural.com / 607725547 MENADEL Psicología Clínica y Transpersonal Tradicional (Pneumatología) en Mijas y Fuengirola, MIJAS NATURAL *No suscribimos necesariamente las opiniones o artículos aquí enlazados
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