Prélude à l'Apocalypse de Louis Lambert Ce n'est pas la première fois que nous évoquons le singulier roman de Louis Lambert, Prélude à l'Apocalypse ou les Derniers chevaliers du Graal, paru en 1982 [1], puisque nous y avons déjà consacré trois études ; la première, présentée au Congrès arthurien de Bangor en 2002, traitait de la réécriture du fameux épisode de la visite de Perceval au château du Roi-Pêcheur dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes [2]. La seconde était un cours donné au printemps 2002 à l'Université de Vilnius qui présentait la réécriture d'un autre épisode fameux du romancier champenois du XIIe siècle, le passage à la Fontaine de Barenton, dans la forêt de Brocéliande, qui ouvre le Chevalier au Lion [3]. Et la troisième était une communication à un colloque sur les jardins organisé par l'Université de Versailles en 2004, où était évoqué le jardin d'Armide en relation avec le célèbre Songe de Poliphile attribué à Francesco Colonna [4], ouvrage qui a fait l'objet d'une magistrale étude par Emanuela Kretzulesco-Quaranta dans les Jardins du Songe [5]. Mais nous n'avons jusqu'ici traité que d'épisodes particuliers du Prélude à l'Apocalypse, sans l'aborder dans sa visée d'ensemble. Ce colloque qui a pour sujet « l'Apocalypse » devrait précisément nous permettre d'envisager enfin cette œuvre dans sa dynamique globale et d'examiner de plus près un cas tout à fait intéressant de traitement romanesque du thème eschatologique inspiré par le livre qui clôt l'Ecriture Sainte. On sait bien maintenant que l'auteur du Prélude n'est autre que le Père Louis Bouyer, grand théologien catholique. Ami, notamment, de Hans-Urs von Balthazar et du cardinal Ratzinger, et connu pour son œuvre de théologien et de liturgiste, le Père Bouyer est décédé à 91 ans le 22 octobre 2004. Son œuvre théologique s'articule autour de trois trilogies : la première est consacrée à la Sainte Trinité (Le Fils éternel, Le Père invisible et Le Consolateur) ; la seconde à l'économie du salut (Le Trône de la Sagesse, L'Eglise de Dieu et Le Cosmos) ; la troisième au mystère chrétien scruté à partir du Christ et de la Croix, puis de la tradition scripturaire pour aboutir à la Sagesse divine (Mysterion, Gnosis et Sophia). Comme l'indique le texte de présentation de ce dernier ouvrage, paru en 1994, la Sagesse divine est « comme le thème enveloppant, pour ainsi dire, l'intelligence de l'Economie de création et d'adoption divine dans la vision de foi de la divinité elle-même » [6]. Nous avons été frappés par la ressemblance entre ce monument théologique et l'œuvre du Père Serge Boulgakov, qui repose elle aussi sur une exploration de la Sophia au travers d'une triple trilogie : la « grande trilogie » porte comme titre général « La Sagesse divine et la Théanthropie » ; elle comprend les trois œuvres suivantes : Du Verbe Incarné, Le Paraclet et L'Epouse de l'Agneau (qui traite de l'Eglise) ; la « petite trilogie » comprend Le Buisson ardent (la Mère de Dieu), L'Echelle de Jacob (les anges) et L'Ami de l'Epoux (le Précurseur, saint Jean-Baptiste) ; la troisième trilogie est consacrée à la Sagesse de Dieu, avec ses trois parties : Le Créateur et le créé ; L'Eglise, l'histoire et la mort ; L'Eschatologie. L'ensemble est couronné par le dernier ouvrage du Père Boulgakov, l'Apocalypse de Jean, rédigé entre 1940 et 1944, dans lequel le théologien russe se livre à un commentaire verset par verset du dernier livre de la Bible. C'est à une révision complète de la dogmatique orthodoxe à la lumière de la doctrine sophiologique que le Père Boulgakov a consacré son enseignement théologique ; son traducteur en langue française, le prince Constantin Andronikoff, qui fut doyen de l'Institut Saint-Serge dans les années 1990, n'hésitait pas, selon Nikita Struve, à qualifier cette œuvre immense de « monument le plus important depuis la chute de Byzance » [7]. Quant à la doctrine sophiologique, on peut la définir comme « une vision du monde tel qu'il est pénétré par la lumière de Dieu mais aussi une vision personnelle de Dieu telle que ses énergies divines nous le révèlent » [8]. Le Père Louis Bouyer a témoigné, dans ses entretiens avec Georges Daix sur le métier de théologien (qui datent de 1979), de ses liens d'amitié avec le Père Serge Boulgakov, de la proximité de leurs œuvres, mais aussi de quelques réserves à l'égard du grand théologien orthodoxe, exprimées depuis longtemps par Vladimir Lossky, dont Louis Bouyer fut également l'ami [9]. A côté de son œuvre théologique, le Père Louis Bouyer a laissé aussi, sous divers noms d'emprunt, une littérature romanesque dont Michaël Devaux, un des meilleurs spécialistes de Tolkien en France, a donné un tableau dans la revue La Feuille de la Compagnie [10]. Il se trouve, en effet, que non seulement le Père Louis Bouyer était un ami personnel de Tolkien, mais qu'il fut même le premier à présenter en France le Seigneur des Anneaux, dans un article paru en 1958 dans la revue La Tour Saint-Jacques. Michaël Devaux a dressé un relevé de toutes les allusions faites par le Père Louis Bouyer à Tolkien et à son œuvre dans ses divers écrits, notamment dans Les lieux magiques de la légende du Graal [11] et dans les entretiens avec Georges Daix : Dans Le métier de théologien, le R.P. Bouyer prend l'exemple du Graal pour montrer qu'un mythe préchrétien peut être vivifié par la Révélation. Il prend soin de préciser que son intérêt pour le Graal s'est nourri de ses discussions avec Tolkien. [12] Outre le Prélude à l'Apocalypse, qui date de 1982, et qui est présenté sous le pseudonyme balzacien de Louis Lambert [13], le Père Bouyer est l'auteur de trois autres romans, dont le premier, intitulé Alceste [14], remonte à 1941 (sous le pseudonyme de Louis Thevenot) ; Les Eaux-Belles [15], attribué à Guy Chardin, est paru en 1959, et Les Hespérides [16], sous le nom de Prospero Catella, date de 1985. Notre roman – Prélude à l'Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal – dont le titre indique déjà la conjointure de la matière celtique et de la thématique chrétienne, bien dans l'esprit de Tolkien et du Père Bouyer, peut se ranger dans le rayon très limité de ce qu'on pourrait appeler le « roman apocalyptique » qui apparaît, à notre connaissance, vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. On pourrait citer peut-être la trilogie de Dimitri Merejkovski, parue entre 1896 et 1905 sous le titre génériue Le Christ et l'Antéchrist, et qui comporte trois romans distincts (Julien l'Apostat, Léonard de Vinci,Pierre et Alexis). Vers la même époque paraît, en 1908, Le Maître de la Terre de Robert-Hugh Benson, un pasteur anglican converti au catholicisme et devenu prêtre de l'Eglise romaine en 1903 [17]. Tout récemment, les éditions Ad Solem ont publié Trois entretiens de Vladimir Soloviev [18], dont la première édition date de 1900, peu de temps après la mort du philosophe russe ; ces trois entretiens – sur la guerre, la morale et la religion – mettent en présence un général, un homme politique et M. Z (Vladimir Soloviev en personne) ; ils constituent ainsi le testament philosophique, politique et religieux de l'auteur, et sont suivis d'un Court récit sur l'Antéchrist qui présente quelques analogies frappantes avec le Prélude de Louis Lambert. Dans un tout autre esprit, nous signalerons encore une œuvre beaucoup plus récente, qui est présentée par ses auteurs – Jacques Paternot et Gabriel Veraldi - comme un « roman d'investigation », et a pour titre Le Dernier Pape [19]. Il ne s'agit pas ici véritablement d'un « roman apocalyptique », dans la mesure où le récit n'est pas poussé jusqu'aux derniers moments de l'eschatologie traditionnelle ; ce roman se situe au moment où un nouveau pape, successeur de Jean-Paul II, vient d'être élu et ne va pas tarder à faire imploser l'Eglise, provoquant de par le monde des réactions en chaîne, tant politiques et économiques que religieuses. A côté d'une intrigue palpitante, les auteurs proposent en fait une relecture critique de toute l'histoire de l'Eglise - et même des Eglises chrétiennes dans leur ensemble - depuis l'époque de la guerre du Vietnam jusqu'à la fin du XXe siècle. A la différence des récits de Vladimir Soloviev et de Robert-Hugh Benson, qui sont assez secs et présentent un tableau plutôt abstrait des derniers temps où apparaît la redoutable figure de l'Antéchrist, le Prélude à l'Apocalypse de Louis Lambert est une œuvre particulièrement attachante par la qualité et la multiplicité des personnages, par la singularité des aventures qui se situent dans les registres les plus variés, allant du loufoque à l'héroïque en passant par l'idylle et un charme poétique associé à de nombreux personnages féminins ainsi qu'à des paysages évocateurs d'états d'âme et de références littéraires aussi bien nordiques et celtiques que méditerranéennes et ibériques. Le monde dans lequel on évolue est en apparence celui du quotidien, dans une ambiance qui évoque davantage, nous semble-t-il, la France des années cinquante que celle du début des années 1980 qui est l'époque où se déroulent les événements. Mais on aurait bien tort de chercher ici une quelconque volonté de « réalisme » prosaïque ; s'il y a du réalisme dans le roman de Louis Lambert, il nous semble relever du symbolisme métaphysique et le lecteur, à la suite des personnages, se meut dans un temps et dans un espace qui relèvent du sacré. Au travers d'aventures qui pourraient parfois présenter une allure rocambolesque, et qui sont à l'occasion traitées dans un style qui ne se refuse pas des facilités que l'on trouve généralement dans le roman populaire, c'est à une critique en règle de toutes les déviations spirituelles ou pseudo-spirituelles de la fin du XXe siècle que se livre l'auteur et nous sentons bien que derrière le pseudonyme de Louis Lambert se tient toujours l'attention vigilante du grand théologien qu'était le Père Louis Bouyer. Si, à certains moments, le style du roman paraît quelque peu relâché, ou entaché de quelques traits de langage désuets, la composition d'ensemble est parfaitement maîtrisée et s'organise harmonieusement selon un triptyque dans lequel nous décelons la structure d'une double spirale ascendante et descendante. Peu à peu, les forces de l'Ombre – dont la présence menaçante devient sensible avec l'évocation de la figure de Sauron, le Seigneur ténébreux du Seigneur des Anneaux – se dévoilent, tandis que se constitue, comme chez Tolkien, une communauté d'êtres lumineux, purs et bienveillants, guidés par deux sages circonspects et avertis, à qui ne manquent ni un solide sens de l'humour ni le goût invétéré de l'aventure, les Pères Ollivier et de Hauranne, qui appartiennent à la congrégation de l'Oratoire et dont le point d'attache est un collège situé dans le Valois, à proximité de la forêt d'Ermenonville, qui porte le nom de Saint-Sulpice-du-Désert. Dans la première partie du roman, cette communauté est reliée à l'équipée des Argonautes et lancée dans la quête – sous un mode parodique et bouffon – d'une relique aux relents sulfureux, qui n'est autre que le Baphomet des Templiers, supposé se trouver dans les alentours de Gisors. Dans la seconde partie, la quête du Graal vient prendre le relais de celle de la Toison d'or et le roman culmine en son centre dans une scène hallucinante de sorcellerie et d'exorcisme qui se déroule durant la nuit du Vendredi Saint dans la cathédrale de Tolède ; dans son désir insatiable de réunir en ses mains tous les pouvoirs que peuvent fournir la magie noire et la technique moderne, l'inquiétant sire de Kilmarnoch s'est dévoilé comme une puissance ténébreuse agissant par l'intermédiaire de créatures faibles et asservies à sa volonté ; quant aux Argonautes, après avoir été confrontés au côté ténébreux d'un faux Graal, ils sont accueillis en Brocéliande dans le monde édénique d'une légende arthurienne qui s'incarne dans la famille hospitalière des Mirecourt et de leurs filles-fleurs dont les noms, comme dans les romans de Pierre Benoît, commencent tous par la lettre A. Mais déjà les Argonautes sont qualifiés par la plus jeune de ces filles, Arielle, comme « les chevaliers de l'Apocalypse ». Dans la troisième partie, intitulée « Le changement des luminaires », les événements vont s'accélérer à partir du moment où le sire de l'Aquilon va manifester sa puissance dans le monde et s'imposer comme un maître absolu disposant de tout le pouvoir temporel et cherchant à faire reconnaître son autorité spirituelle par une unification forcée et artificielle de toutes les religions. Les derniers chevaliers du Graal deviennent alors le foyer de la résistance spirituelle à cette méprisable puissance maléfique et c'est autour du pape légitime Innocent IV, qui a dû s'enfuir de Rome, que se regroupe le « petit reste » des fidèles sur le haut lieu arthurien de Glastonbury où se déroule l'ultime bataille d'Armageddon, avant que la figure de ce monde ne s'évanouisse : Finis libri et omnium rerum : comme dans les romans arthuriens, la fin du livre correspond à la fin de toute possibilité de récit. A cette triple spirale expansive se rattachent, nous semble-t-il, un style et un ton appropriés, ce qui n'est pas sans rappeler les règles antiques, reprises par Dante au Moyen Age, concernant l'adaptation d'un style à un contenu donné. Dans la première partie, plutôt burlesque et dans laquelle les Argonautes ne sont confrontés encore qu'à de piètres rêveurs de chasse au trésor ou à de pittoresques idéalistes aspirant à la reconstitution de l'ordre du Temple, le récit est conduit de façon allègre ; l'ambiance est celle d'un monde de potaches et d'un roman scout qui conduit le lecteur du Valois aux résonances nervaliennes aux environs de Gisors et à ses pittoresques créatures : le presbytère du curé de Cuverville où sont confrontés divers types d'ecclésiastiques et leurs réactions face aux bouleversements consécutifs au concile Vatican II ; l'abbaye de Saint-Phouen où la représentation d'un Mystère est l'occasion de cocasses aventures plus proches des sotties du Moyen Age que du théâtre religieux ; enfin, le château de la Folie, propriété de la comtesse de la Fauconnerie, qui va s'enticher d'un Don Quichotte à la fois ivrogne et grandiloquent qui prêche à la jeunesse les vertus de la chevalerie templière. A côté de ce monde farcesque, de cette sorte de foire permanente qui constitue l'ambiance propre à un monde privé de toute vie spirituelle authentique et raccroché à toutes sortes de breloques et au toc de fumeuses songeries, le monde de l'idylle, qui prédomine dans la seconde partie, apporte une touche rafraîchissante d'une légèreté quasi mozartienne. Ce monde de l'idylle, où se nouent les rencontres amoureuses qui révèlent à des jeunes gens et à des jeunes filles balançant pour la plupart entre l'aspiration au mariage et un engagement religieux leur véritable vocation, est associé à ce que Tolkien appelle, dans le Seigneur des Anneaux, les « dernières demeures hospitalières », telles la résidence des Elfes à Fondcombe, chez Elrond, ou la Lórien sur laquelle règne Dame Galadriel. Ces demeures hospitalières sont des havres de paix et de lumière dans un monde de plus en plus enténébré, et elles témoignent de la permanence de ce qui est éternel au sein même du tourbillonnement et du fracas des événements. La première de ces demeures hospitalières se trouve en Avignon, chez la princesse de la Sorgue, amie du Père Ollivier ; une idylle évoquant la Laure de Pétrarque aboutit à l'union entre Angélique de Noves, petite-fille espiègle et délicieuse de la princesse avec Roger, l'un des Argonautes ; cet amour conjugal, que viendra bientôt approfondir l'épreuve commune d'une fausse couche à la suite d'un accident de voiture, se pose en contrepoint avec les délices fallacieux du jardin d'Armide, descendante de la prestigieuse famille des Colonna, qui a hérité de ses ancêtres une reproduction, dans sa propriété d'Almeria, du jardin décrit dans le Songe de Poliphile, dont le Père Ollivier est un éminent spécialiste. Mais c'est dans la famille de Mirecourt, dont les parents portent les noms arthuriens d'Eric et Enide, et dans la mouvance des mythes celtiques attachés à Brocéliande que notre roman situe la demeure la plus hospitalière qui est en même temps le cœur de plusieurs idylles et la source de quelques solides vocations religieuses, telle celle d'Araceli, fille du médecin tolédan Don Gregorio Carjaval, qui prend le voile à l'abbaye de Paimpont, dans un cadre sévère évoquant Port-Royal. La sainte et la fée ne sont point ici opposées : à proximité du lac règne Argante ou Viviane, fille aveugle des Mirecourt, dans un domaine enchanté où sera accueilli en époux le plus songeur des Argonautes, Raymond, à qui aura été accordé auparavant le privilège unique d'une visite au château du Roi-Pêcheur, sur le modèle de la fameuse scène du Conte du Graal de Chrétien de Troyes – scène traitée par Louis Lambert avec un réel talent d'adaptation poétique des mythes anciens. Enfin, Arielle, une enfant d'une dizaine d'années, la plus jeune des sœurs, apparaît dans l'épisode du château du Roi-Pêcheur comme la porteuse du Graal et elle est présentée comme le double cristallin de sa sœur Viviane, toutes deux étant comme un même être en deux personnes distinctes. Après le « grand jeu » scout de la première partie autour des épisodes souvent rocambolesques de la quête du Baphomet, sans cesse perdu et sans cesse retrouvé, après l'idylle attachée à Brocéliande sous son double aspect féerique et religieux, l'aventure des Argonautes, baptisés chevaliers de l'Apocalypse par Arielle, tourne à l'épopée dans la troisième partie qui a pour titre « le changement des luminaires », allusion, sans doute, à l'ouverture du sixième Sceau dans le Livre de l'Apocalypse : Je regardai, quand il ouvrit le sixième sceau ; et il y eut un grand tremblement de terre, le soleil devint noir comme un sac de crin, la lune entière devint comme du sang, et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme lorsqu'un figuier secoué par un vent violent jette ses figues vertes. (Ap : 6 :12-13). Pour autant, le style de Louis Lambert ne devient pas véritablement épique, mais plutôt informatif, presque journalistique. C'est que dans le Prélude, à la différence du Seigneur des Anneaux où l'affrontement avec les puissances ténébreuses se déroule au travers de batailles grandioses et spectaculaires qui ont fait pour une part le succès du film de Peter Jackson, la confrontation avec le sire de Kilmarnoch, alias le juge Sir Orlando, devenu maître du monde grâce à ses pouvoirs magiques et à ses soucoupes volantes, demeure essentiellement restreinte au plan spirituel. Si, en arrière-plan, l'auteur évoque des événements inouïs qui bouleversent la face du monde – comme la destruction des forces militaires soviétiques par les soucoupes volantes du sire de Kilmarnoch alors qu'elles s'apprêtent à envahir l'Europe occidentale suite à la répression de la Pologne insoumise, ou comme la convocation d'un super-concile destiné à unifier toutes les religions chrétiennes dans le sens d'un œcuménisme purement moderniste et matérialiste sous la houlette d'un pape de parodie, extrait d'un asile d'aliénés – il ne cherche pas à décrire ces événements en eux-mêmes ; ce qui l'intéresse, c'est de marquer le contraste de cette agitation avec la sérénité et la paix du cœur qui habitent le petit nombre des fidèles au Christ et à son Eglise ; ceux-ci abordent en toute lucidité la perspective d'une fin apocalyptique du monde et du martyre en trouvant leur réconfort dans la prière et dans l'amour mutuel ou l'affection chaleureuse qui caractérise les relations entre les membres de cette chevalerie véritablement célestielle. L'héroïsme le plus classique a d'ailleurs sa place dans ce tableau des derniers temps, notamment lors d'une expédition qui conduit le Père de Hauranne et deux des Argonautes – un clerc et un soldat, selon les bonnes traditions médiévales et trifonctionnelles – jusqu'au repaire du maître du monde d'où ils ne sont pas sûrs du tout de ressortir vivants. Mais ici même, le ton gouailleur qui prédomine dans la première partie du roman a tendance à reparaître, sans doute pour souligner la parfaite vacuité de cet individu devenu la créature de Satan par sa soif de puissance sans limite. Dans son « nid d'aigle » à proximité du Loch Kathrine, au nord de Glasgow, la double nature du sire de Kilmarnoch, d'une part rusé et patelin, d'autre part cruel et impitoyable, est suggérée par ses serviteurs : une dame distinguée, dont le physique est comparé à celui de la reine Victoria vers la fin de son long règne, sert aux Argonautes un goûter délicieux auprès d'un paisible feu de cheminée ; mais les lieux sont gardés par des individus masqués, revêtus d'un costume gris-bleu, à l'allure mi-soldatesque mi-technicienne. En outre, après l'entretien, sir Orlando conduit ses hôtes dans une vaste salle où une énorme machine tient lieu de cerveau aux gadgets magico-technologiques sur lesquels repose le pouvoir du maître du monde. Comme le mage dévoyé du Seigneur des Anneaux, Sarouman, sir Orlando, tout « ruisselant de bénignité » qu'il soit, trahit ses véritables intentions par le timbre métallique de sa voix. C'est par touches discrètes que le thème apocalyptique s'esquisse dans la première partie, s'affirme dans la seconde et se déploie dans toute son ampleur dans la troisième partie. Au tout début du roman, où règne une ambiance détendue de gamineries de potaches et de grands jeux scouts plus ou moins farcesques, la présence d'une ombre menaçante est suggérée d'abord par la voiture noire de Sir Simon Manners, un révérend anglican douteux, professeur d'ethnologie à Oxford, mais surtout auteur d'ouvrages sur l'histoire de la sorcellerie et sur le vampirisme. Manners veut à tout prix s'approprier le Baphomet et il use à cette fin de son emprise maléfique sur Armide, séduite par les charmes envoûtants du Songe de Poliphile. Le surgissement de cette voiture noire qui semble suivre à la trace les Argonautes, même lorsque ceux-ci ont pris toutes leurs précautions pour demeurer camouflés et se déplacer incognito, n'est pas sans rappeler la présence angoissante des Cavaliers Noirs au début du voyage de Frodo et de ses compagnons de la Comté en direction de Bree et de Fondcombe. C'est lors d'un voyage en Ecosse, où le Père Ollivier rencontre à Edimbourg le profeseur Kantorowicz, un éminent criminologiste, que l'on en apprend davantage sur l'arrière-plan tortueux des noirs desseins de sir Simon Manners, qualifié de Frankenstein, et de l'inquiétant personnage qui semble le manipuler. Ce dernier réside dans un château crénelé, entouré de noirs mélèzes, sur une hauteur qui domine une extrémité du Loch Kathrine. Pour suggérer sa présence maléfique, Kantorowicz n'hésite pas à mentionner Sauron, le Seigneur ténébreux qui règne sur le Mordor : Au bastingage du petit vapeur qui traversait le Loch, René montra du doigt au Docteur un pic menaçant, surgi de l'autre extrémité du lac. Du milieu des grands mélèzes presque noirs qui pointaient vers la cime, une silhouette crénelée émergeait à peine, semblant les considérer de loin avec une méfiance maléfique. Kantorowicz lâcha, comme à regret : « La montagne de l'Aquilon ». Il ajouta : « Simon le mage n'est rien… mais c'est là qu'habite… » Il se tut, comme s'il craignait de prononcer un nom. Piqué de curiosité, le conceptionniste insista : « Qui donc ? » - Si vous voulez un nom, nous dirons Sauron ! [20] Et le même Kantorowicz fournira au Père Ollivier tous les éléments pour comprendre son allusion puisque, en le conduisant au train, il lui remet les trois volumes du Seigneur des Anneaux. Quant à Simon Manners, le criminalogiste d'Edimbourg le caractérise dans les termes suivants Tourné vers le Père Olivier, Kantorowicz lui dit : - Simon Manners, voyez-vous, est un cas intermédiaire. La curiosité, une curiosité insatiable, voilà ce qui l'a tourné de ce côté. Mais, dans l'envie de connaître, de connaître à tout prix ces maléfices, l'envie de dominer était tapie. Cependant, il est agi plus qu'il n'agit. C'est l'autre qui s'est emparé de lui sans qu'il s'en rende bien compte, et qui le manipule comme il veut… Celui-là !… fit-il, sans achever sa phrase, tourné vers le Nord et brandissant un poing vengeur. [21] La quête du Baphomet se révèle finalement moins dérisoire qu'il n'y paraît au premier abord, puisque son utilisation dans une opération de magie noire va entraîner la mort de Simon le Mage dans son appartement de Corpus Christi à Oxford. Son corps a été trouvé déjà froid, étendu en travers d'un pentacle et au milieu d'objets insolites et presque indécents parmi lesquels Baphomet figure en bonne place. Un détail signalé au Père Ollivier durant une visite qu'il rend à Londres, dans Inner Temple, à un juge nommé sir Orlando Brightman, ajoute une touche inquiétante quant au statut ontologique de Simon Manners : selon l'Annuaire ecclésiastique de l'Eglise d'Angleterre, ce dernier serait né le 30 février 1913 – un jour qui n'existe pas, faille temporelle qui entre en résonance avec la faille spatiale de la demeure du juge, laquelle semble douée de la propriété d'apparaître ou de disparaître à volonté. On en apprend davantage, sur le Baphomet, de la bouche d'Armide, elle-même inféodée au châtelain de Kilmarnoch et vivant dans la terreur. La tête de l'idole est maintenant mise en rapport avec des choses encore plus inquiétantes qui semblent situées dans des profondeurs juste au-dessous de la cathédrale de Tolède. C'est là que veut intervenir désormais la puissance qui réside dans le château de l'Aquilon, au bord du Loch Kathrine, en Ecosse. En réintroduisant le Baphomet dans les profondeurs de la cathédrale de Tolède, ces puissances maléfiques ont l'intention de rouvrir le puits de l'abîme, et Armide apprend aux Argonautes que l'opération doit se produire dans la nuit du Vendredi Saint au Samedi, alors que le Saint-Sacrement est absent de toutes les églises et que la messe n'est pas célébrée ce jour-là. Mais ce qui est maintenant recherché, c'est aussi le Graal, supposé être caché dans un souterrain de la cathédrale. L'épisode de Tolède permet une première confrontation entre les Argonautes, tous réunis à cette occasion, et les puissances maléfiques appuyées par leurs séides plus ou moins consentants. La production d'un faux Graal par le sire de Kilmarnoch qui officie en personne ce sabat infernal et prétend instituer un nouvel ordre du Temple à sa dévotion, dévoile la candeur des idéalistes qui manquent de discernement au point d'être séduits par des envoûtements démoniaques. L'exorcisme vigoureux pratiqué alors sur l'infâme nécromant le met en fuite, mais Kantorowicz, qui a fini par tomber au pouvoir du mage, pris d'un rire dément atroce, doit être enfermé dans une clinique, atteint d'une schizophrénie inguérissable. Ce grandiose et terrifiant épisode du Vendredi Saint dans la cathédrale de Tolède dévoile la vraie nature du sire de Kilmarnoch et préfigure l'affrontement spirituel ultime à la fin du roman. Cet épisode tolédan se situe au centre même de l'œuvre, et l'auteur suit là une méthode de composition que l'on trouve fréquemment dans les œuvres du Moyen Age, où l'action et la signification la plus profonde culminent de préférence au milieu plutôt qu'à la fin ; mais dans notre cas, cette première culmination est comme une annonce de l'Armageddon final. Si, dans notre roman, le Baphomet est finalement présenté comme un talisman associé aux entreprises de magie noire, le Graal est traité d'une toute autre manière. L'auteur commence par évacuer en quelque sorte une vision purement matérialiste, qui ferait du Graal un objet de pouvoir, caché dans les tréfonds des souterrains de Tolède ou, selon d'autres versions de la légende à Montségur ou à Montserrat (localisation que le Père Louis Bouyer admet dans son ouvrage Les lieux magiques de la légende du Graal comme correspondant au Montsalvat de Wolfram von Eschenbach, dont s'est inspiré Richard Wagner) [22]. La coupe que le sire de Kilmarnoch s'apprête à remettre à ses adeptes n'est qu'une antithèse du Graal, elle n'est que l'instrument qui lui permettrait de les asservir, d'une manière analogue à celle de l'Anneau dont Sauron cherche à s'emparer. Le Prélude à l'Apocalypse propose en effet sur la question du pouvoir une réflexion du même ordre que celle que l'on trouve dans le Seigneur des Anneaux de Tolkien : une malédiction s'attache à la quête du pouvoir quand son exercice n'est pas légitimé par des institutions sacrées, comme la royauté en Gondor ; et la corruption des pouvoirs légitimes est elle-même toujours possible, comme en témoigne la triste déchéance de Sarouman. Dans le Prélude, cette corruption des pouvoirs légitimes sera associée au thème de la collaboration de nombreux prélats issus des diverses confessions chrétiennes avec le fourbe maître du monde qui tend à imposer une parodie de religion universelle. Le vrai Graal, qui ne se manifestera que sous la forme d'une éblouissante clarté dont est porteuse la pure Arielle, lors d'un épisode dont le statut entre rêve et réalité demeure volontairement indéterminé, ne saurait être associé qu'à la source même de la vie et à la victoire sur la mort. Au faux Graal tolédan, Louis Lambert oppose les enchantements lumineux de Brocéliande. La réinterprétation de tout le mythe arthurien, telle que le Père Louis Bouyer l'expose, non sans lyrisme, dans les Lieux magiques, trouve une sorte d'expression synthétique, de haute volée métaphysique, dans un poème lu par Raymond, l'un des Argonautes, devant les Mirecourt réunis autour d'Argante-Viviane dans son domaine de la forêt de Paimpont. Le mythe est ici clairement interprété dans le sens d'une lecture chrétienne orientée vers la victoire définitive sur la mort – qui implique un passage par la seconde mort – et qui s'épanouit dans la transfiguration de toutes choses après leur replongée dans la source éternelle de la vie. N'y aurait-il pas là un nouveau parallèle à faire avec le Légendaire de Tolkien qui ouvre la perspective, après une destruction finale du monde inspirée par le Ragnarök nordique, d'une recréation, d'un nouveau Grand Chant des Ainur auxquels seraient associés, cette fois, les Enfants d'Iluvatar, les Hommes et les Elfes ? Après le tragique épisode de la nuit du Vendredi Saint dans la cathédrale de Tolède, qui marque la culmination de la quête des talismans qui vont permettre au sire de Kilmarnoch de se doter des futurs instruments de son pouvoir sur le monde, le thème apocalyptique commence à s'affirmer, mais sans s'imposer de manière fracassante ; de petites touches, des notations au passage suggèrent peu à peu l'ampleur et la proximité de la menace qui pèse sur un monde apparemment ordinaire. Dès leur arrivée en Bretagne, les Argonautes sont qualifiés par Arielle de « chevaliers de l'Apocalypse » ; peu après une description de l'estuaire de la Rance sous les feux du soleil couchant se conclut sur une touche significative : Le miroir de l'estuaire en pleine marée était sillonné de voiles blanches que dorait le soleil rasant déjà les toits de Dinard. On resta là, presque sans parler, jusqu'à ce que l'ombre eût envahi la plus grande partie de la baie. On repartit alors vers la ville enclose ; mais comme on débouchait au bout des bassins, par le couloir tortueux de la rue centrale de Saint-Servan, on fit halte un moment pour la contempler. Sous un ciel de flammes déployées par le vent, le couchant luisait, éclatant de toutes ses fenêtres, brûlant toutes ses pierres. « C'est la cité de l'Apocalypse ! » ne put s'empêcher de dire René [23]. Au début de la troisième partie, l'entrée dans les temps difficiles est suggérée par une tempête qui abat un tilleul centenaire dans le parc de Saint-Sulpice-du-Désert et par la mort soudaine, le même jour, d'un Père qui venait de proférer la veille de sombres prophéties sur les menaces d'une prochaine invasion de l'Europe occidentale par la Russie soviétique. Ce jour est le 14 septembre, fête de l'Exaltation de la Croix, qui ouvre ainsi un temps de tribulations qui s'achèvera lors de la Saint-Jean d'été de l'année suivante, lorsque tout sera consommé [24]. La montée au Calvaire de la fin des temps est présentée, dans cette dernière partie, sur deux plans : celui d'une dégradation des valeurs spirituelles traditionnelles et d'un affaissement de la foi qui aboutit à une sorte de désintégration des structures religieuses ; et celui d'événements politico-militaires spectaculaires en relation avec une volonté d'hégémonie universelle. Il est à remarquer que, dans la perspective de Louis Lambert, le tableau des épreuves réservées aux temps apocalyptiques accorde nettemennt la primauté aux évolutions sur le plan spirituel plutôt qu'à une description fracassante de circonstances exceptionnelles que l'auteur se contente de présenter avec beaucoup de sobriété. Les premiers chapitres dépeignent les désarrois de deux membres des Argonautes dont la vocation religieuse – dans un monastère breton pour l'un, dans un séminaire parisien pour l'autre – se heurte à la volonté venue de haut de tenter d'accommoder l'Eglise au monde par des innovations liturgiques déconcertantes qui étouffent l'esprit de prière ou par des velléités d'insertion dans le monde ouvrier au détriment de la proclamation de l'Evangile. L'un des postulants est reçu à l'archevêché de Paris par le cardinal Fougetrat, dont l'accent méridional rocailleux évoque de manière évidente celui du prédécesseur du cardinal Lustiger, et se fait dûment admonester : On le convoqua enfin chez le cardinal Fougetrat, qui le reçut entre deux portes : « Ah ! vous voulez être prêtre, mon garçon ? Etes-vous seulement syndiqué ? C'est de prêtres au travail que nous avons besoin ! Il s'agit aujourd'hui de mettre l'Eglise dans le métro ». [25] Le candidat éconduit est finalement accueilli avec chaleur par le doyen du Sacré-Cœur de Montmartre, et Louis Lambert souligne tout au long de cette troisième partie le contraste entre l'atttitude mondaine de nombreux prélats qui semblent bien avoir perdu la foi, et celle de fidèles fervents en quête de lieux de prière auhentique. Ces épisodes apparemment secondaires, qui concernent au premier chef le destin individuel de certains compagnons des Argonautes, préparent en fait le grand tri final qui verra la grande majorité des chrétiens d'Occident et des dignitaires ecclésiastiques rallier les projets de religion universelle du maître du monde, tandis qu'un noyau – tout de même consistant, grâce en particulier à l'apport des Eglises orientales que la persécution communiste a rendues plus aguerries face aux sirènes modernistes – se regroupera autour du dernier pape légitime - un ami du Père Ollivier, comme lui spécialiste du Songe de Poliphile, et en outre fervent admirateur de l'œuvre de Tolkien - pour affronter le martyre, apporter un ultime témoignage de foi, une réponse sacrificielle alors que tout espoir humain a disparu et que l'ombre de l'Antéchrist envahit toute la terre. Une situation que nous aurions tendance à rapprocher de celle que connaît la petite armée rassemblée autour de Gandalf et d'Aragorn aux portes du Mordor, venue pour défier le Seigneur ténébreux alors que celui-ci s'apprête à déverser sur ses ennemis d'innombrables armées tenues jusque-là en réserve. C'est presque incidemment que l'on apprend, dans un chapitre intitulé « Le premier Ange emboucha sa trompette », qu'une nouvelle épidémie de soucoupes volantes sévit à travers toute l'Europe. Cela au moment même où une équipée de trois des Argonautes les conduit dans les parages septentrionaux des Orcades qui semble être la base secrète d'action de celui qui va bientôt s'imposer comme maître du monde. Les événements vont se précipiter à la faveur d'une crise inouïe qui touche en même temps l'Eglise et le monde : d'une part, le pape Jean-Paul II disparaît avec son avion alors qu'il est en route pour la Pologne ; d'autre part, la machine de guerre soviétique se met en marche pour écraser les contestataires du régime communiste en Pologne, et poursuivant sur sa lancée commence à envahir l'Europe occidentale, fonçant sur Berlin, Vienne et le col de Brenner. C'est à ce moment que se dévoile le maître du monde : au moment même où se déroule à Rome la messe du sacre d'un nouveau pontife – Innocent IV, l'ami hollandais du Père Ollivier, grand érudit et paisible bibliothécaire du Vatican qui se trouve projeté ainsi au sommet de l'Eglise – les soucoupes volantes anéantissent les colonnes de l'armée soviétique ; la fuite éperdue des envahisseurs sème un véritable chaos en Russie et entraîne la chute du régime communiste. On notera combien ce scénario du surgissement de l'Antéchrist est étroitement associé à un moment crucial dans l'histoire de la seconde moitié du XXe siècle. Le Prélude est en effet paru en 1982, alors que les destinées de l'Europe et de l'Eglise sont effectivement pour une large part dépendantes des évolutions possibles de la crise polonaise. Le pape polonais Karol Woytila a été élu en octobre 1978 et le 13 mai 1981 a lieu sur la place Saint-Pierre, devant une foule de 40 000 pèlerins, l'attentat d'Ali Agca, membre de l'organisation turque des Loups gris, dont l'activité était suivie, selon des informateurs avisés, par une section du KGB installée à Varna, en Bulgarie. Un ouvrage récent, dû à la plume d'un grand spécialiste des affaires secrètes qui a combattu, en son temps, dans les rangs de la Résistance, précise même que, dans un rapport confidentiel remis au pape fin juin 1981, on trouve l'indication suivante : C'est en novembre 1980, à Bucarest, au cours d'une réunion restreinte et ultra-secrète des ministres de la défense des pays membres du Pacte de Varsovie, qu'a été prise la décision d'éliminer le pape. [26] Quant aux menaces d'invasion de l'Europe occidentale par les armées soviétiques, ce n'est pas là une simple péripétie romanesque. Le monde a été, en 1983, au bord d'une guerre ouverte entre l'Est et l'Ouest et des documents de la Stasi, analysés après la chute du Mur de Berlin en 1989, témoignent bien des plans d'invasion de l'Europe occidentale par les troupes du Pacte de Varsovie. Ainsi le Prélude, dont les deux premières parties semblent se dérouler dans un cadre purement imaginaire, sans lien avec l'histoire contemporaine, s'avère fortement ancré dans une conjoncture politique particulièrement aiguë, qui est celle du début des années 1980. Mais dans le roman cette conjoncture précise débouche sur une issue en quelque sorte méta-historique, qui déroule un scénario eschatologique conduisant à la fin du monde. La comparaison de ce scénario eschatologique avec celui que l'on trouve dans Le Maître du monde de Robert-Hugh Benson ou avec celui de Court récit sur l'Antéchrist de Vladimir Soloviev serait certes intéressante, mais outrepasserait le cadre imparti à notre présentation du Prélude à l'Apocalypse de Louis Lambert. Il y a toutefois une divergence des plus significatives qu'il convient de relever. Tandis que les deux autres récits conduisent le dernier pape et l'Antéchrist en Terre Sainte, où se déroule l'ultime bataille de l'Armageddon, la fin du Prélude se situe dans un haut lieu celtique particulièrement prisé par le Père Louis Bouyer : sur la colline du Tor de Glastonbury. C'est dans Les Lieux magiques de la légende du Graal qu'il faut aller chercher, en fait, les raisons de ce choix hautement significatif. Au pied même de la colline, un jardin entoure une source aux eaux ferrugineuses et, selon les légendes locales, c'est au fond de cette source que le Graal demeure caché jusqu'à la Parousie. C'est donc dans l'association étroite de mythe du Graal avec le thème apocalyptique que réside une des originalités les plus marquantes du roman de Louis Lambert. La tonalité spiritualisante du roman s'en trouve renforcée : l'affrontement final entre les puissances des ténèbres et les fils de lumière n'est pas ici rattaché à l'histoire ou présenté comme le fruit ultime des luttes pour la possession de la Terre Sainte de l'antique Israël, mais au contraire ancré dans le mythe celtique, dans cet Avalon qui est le haut-lieu par excellence du mythe arthurien selon l'interprétation qu'en donne le Père Louis Bouyer. Le visible et l'invisible s'interpénètrrent étroitement ; ainsi, la bataille de l'Armageddon baigne dans le flou d'une vision fantastique et s'accompagne de phénomènes merveilleux : Cette nuit-là, les populations du Somerset qui ne sont jamais à court d'expériences insolites, en surabondèrent. Des promeneurs attardés le long de la Fosse, où passent les vestiges d'une ancienne voie romaine, y entendirent une rumeur, et comme un cliquetis d'armes. S'approchant, ils crurent y discerner l'énorme moutonnement d'une armée confuse, descendant vers la plaine d'Avalon, où les attiraient, tel un fantastique étendard, deux nuages enlacés, l'un de pourpre et l'autre d'argent, dont la lutte semblait celle de deux dragons dans le ciel. Le si prudent et réaliste supérieur de la Retreat House lui-même s'éveilla quand minuit sonna au clocher de la paroisse, persuadé d'entendre le chant des anciens moines retentir. Accouru à une fenêtre qui donnait sur les ruines – fût-ce un simple effet de la clarté lunaire ? - l'abbatiale lui sembla restaurée dans toute sa gloire, ses vitrages illuminés comme du feu d'innombrables cierges. Ce qui ne pouvait être un rêve : l'aubépine se dressait, face à la porte du nord, comme un immense buisson, tout ardent d'un feu nacré qui ne paraissait pas de ce monde. [27] En outre, de même que le Père Serge Boulgakov qui avait été un disciple de Soloviev, le Père Louis Bouyer a vécu dans l'espérance d'une réunion des chrétiens dispersés dans les quatre confessions catholique, protestante, anglicane et orthodoxe ; à l'inverse du super-concile œcuménique imposé par le maître du monde, cette réunification n'est pas le fait des politiques ou des théologiens, mais elle est le fruit d'une foi authentique qui demeure ferme jusque dans l'épreuve du martyre et elle se réalise au cours de la messe de la Saint-Jean dite sur la colline de Glastonbury. Dans le récit de Soloviev, se réunissent autour du pape Pierre II le professeur Ernst Pauli, théologien allemand représentant de l'Eglise réformée et le starets Jean, chef réel quoique non officiel des orthodoxes. Le Prélude montre aux côtés du pape Innocent IV l'archevêque de Westminster et le Père Jean, un moine de la Pétcherskaïa Lavra qui a réussi à s'enfuir d'Ukraine pour échapper aux persécutions anti-religieuses de Khrouchtchev. Son destin présente une certaine parenté avec celui du starets Ioan Koulyguine, dit « Jean l'Etranger », un moine venu de Russie qui inspira en Roumanie une confrérie dite du « Buisson ardent » attachée à faire revivre parmi les intellectuels la foi orthodoxe dans son expression hésychaste. Mais l'union finale dans la foi va plus loin encore. Il est en effet un personnage énigmatique qui apparaît à plusieurs reprises dans le Prélude, un grand vieillard sans âge, pauvrement vêtu, avec un bâton à la main et une besace sur le dos. Il surgit et disparaît sans qu'on sans rende compte, et ses rares paroles constituent toujours des indications précieuses pour les Argonautes. Ainsi, au début de la deuxième partie, il apparaît chez la princesse de la Sorgue au moment même où vient de se produire le prodige d'une brève manifestation de soucoupe volante ; c'est lui qui, alors, donne le signal de la quête du Graal, qui va transformer les Argonautes en chevaliers de l'Apocalypse. Présenté auparavant sous le qualificatif de « Vieillard de Minuit », il est nommé par la princesse « Ahasvérus » et identifié comme le Juif errant. C'est peut-être le même personnage, identifié cette fois à Merlin, que la jeune Arielle rencontre au terme d'une épreuve qui ressemble bien à une descente aux enfers (dans un chapitre d'allure très onirique intitulé « En descendant l'Avenue Mozart »). Et c'est ce même personnage en qui fusionnent, nous semble-t-il, les deux figures de Merlin et du Juif errant, que nous voyons, tout à la fin, encouragé par un regard d'Arielle qui l'accompagne, se découvrir et s'agenouiller devant l'hostie lors de la messe ultime sur la colline du Tor de Glastonbury. Comme dans le mythe arthurien médiéval, les temps arthuriens et celui de la Passion du Christ s'interpénètrent, les traditions qui proviennent de l'histoire sainte et celles qui sont issues de la mythologie celtique fusionnent au terme des temps apocalyptiques. Le Livre de la Révélation est aussi un Livre de Réconciliation. La colline du Tor de Glastonbury est ainsi comme un lointain écho du Golgotha où se dresse le Calvaire. Mais, de même que la Croix est le symbole de la victoire « une fois pour toutes » de la vie sur la mort, de même, face à la vision de l'escadre des soucoupes volantes qui approchent en une formation dessinant une maléfique étoile à sept branches, l'épreuve finale des Argonautes est placée sous le signe de l'icône de la Sagesse de Novgorod – qui a profondément inspiré le Père Serge Boulgakov – et que le Père Louis Bouyer évoque, dans un chapitre intitulé « La femme couronnée d'étoiles », comme un grand Ange gardien étendant sur le monde ses ailes de pourpre [28]. Si le livre de Louis Lambert s'achève sur la formule : Finis libri et omnium rerum, le lecteur pressent que cette fin ne signifie pas le passage dans le néant, mais bien une ouverture à une espérance ineffable. Charles Ridoux Amfroipret, le 15 mai 2007 [1] BOUYER Louis (R.P.), Prélude à l'Apocalypse ou les derniers chevaliers du Graal, Limoges, Critérion, 1982 [attribué à Louis Lambert]. [2] RIDOUX Charles, « Perceval au pays de l'Anaon : une réécriture romanesque de la visite au château du Roi-Pêcheur », Congrès arthurien de Bangor, juillet 2002. http://ift.tt/2iiGXym [3] RIDOUX Charles, « Une visite à Brocéliande. Réécriture moderne d'un épisode du Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes ». http://ift.tt/2hKuZAQ [4] RIDOUX Charles, « Au jardin d'Armide : un paradis ambigu en Andalousie », in Le Jardin : Figures et métamorphoses, textes réunis par Anne-Marie Brenot et Bernard Cottret, Editions Universitaires de Dijon, Dijon 2005, coll. Art et Patrimoine, pp. 249-258. http://ift.tt/2iiM81B [5] KRETZULESCO-QUARANTA Emanuela, Les Jardins du Songe. « Poliphile » et la Mystique de la Renaissance, Paris, Les Belles-Lettres, 1979 [éd. originale, Rome, Editrice Magma, 1976]. [6] http://ift.tt/2hKrxGk. [7] STRUVE Nikita, « Une destinée exemplaire », Le Messager Orthodoxe, Paris, n° 98, I et II, 1985, p. 10. [8] ARJAKOVSKY Antoine, Essai sur le Père Serge Boulgakov, (1871-1944). Philosophe et théologien chrétien, Editions Parole et Silence, 2006, p. 59. [9] BOUYER Louis, Le métier de théologien. Entretiens avec Georges Daix, Paris, Editions France-Empire, 1979. [10] DEVAUX Michaël, « Louis Bouyer et J.R.R. Tolkien : une amitié d'écrivains », Tolkien, les racines du Légendaire, Cahier d'études tolkieniennes réunies sous la dir. de Michaël Devaux, Genève, Ad Solem, 2003 (La Feuille de la Compagnie, n° 2), pp. 85-146. [11] BOUYER Louis, Les lieux magiques de la légende du Graal. De Brocéliande en Avalon. Note iconographique de M. Mentré, Paris, ŒIL, 1986. [12] Michaël Devaux, loc. cit., p. 92. [13] On pourrait se demander si ce pseudonyme ne serait pas un hommage discret à Dom Lambert Beauduin, moine de Chevetogne auquel le Père Louis Bouyer a consacré un ouvrage paru chez Casterman en 1964, intitulé Dom Lambert Beauduin, un homme d'Eglise. [14] BOUYER Louis (R.P.), Alceste, Paris, Aubier, 1941 [attribué à Jean Thovenot]. [15] BOUYER Louis (R.P.), Les Eaux-Belles, Paris, Desclée de Brouwer, 1959 [attribué à Guy Chardin]. [16] BOUYER Louis (R.P.), Les Hespérides, Paris, éditions S.O.S., 1985 [attribué à Prospero Catella]. [17] BENSON Robert-Hugh, Le Maître de la Terre, Paris, Éditions Téqui, 1993 [1re éd. 1908]. Texte complet accessible sur le site http://ift.tt/2iiPiSZ. [18] SOLOVIEV Vladimir, Trois entretiens, Genève, Ad Solem, 2005. [19] PATERNOT Jacques et VERALDI Gabriel, Le Dernier Pape, roman d'investigation, Paris, L'Age d'Homme, 1998. [20] Prélude à l'Apocalypse, pp. 117-118. [21] Prélude, p. 19. [22] Les lieux magiques, p. 52. [23] Prélude, pp. 283-284. [24] Dans le Court récit sur l'Antéchrist de Vladimir Soloviev, c'est le 14 septembre que s'ouvre le concile œcuménique ordonné par l'Antéchrist (p. 171). [25] Prélude, pp. 334-335. [26] VILLEMAREST Pierre et Danièle (de), Le KGB au cœur du Vatican, Editions de Paris, 2006, p. 162. [27] Prélude, p. 427. [28] Icône de la Sagesse de Novgorod qui illustre la couverture des entretiens avec Georges Daix sur Le Métier de théologien. - Artículo*: Charles RIDOUX - Más info en psico@mijasnatural.com / 607725547 MENADEL Psicología Clínica y Transpersonal Tradicional (Pneumatología) en Mijas y Fuengirola, MIJAS NATURAL *No suscribimos necesariamente las opiniones o artículos aquí enlazados
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