Sont présentées ici quatre notices [1] devant servir d'introduction à des Leçons inaugurales au Collège de France prononcées, entre 1876 et 1945, dans des chaires qui présentaient un rapport avec l'histoire, l'art ou la littérature du Moyen Age ou de la Renaissance : la chaire des « littératures méridionales au Collège de France » pour Paul Meyer, qui succédait à Edgar Quinet ; la chaire des « langues et littératures de l'Europe méridionale » pour Alfred Morel-Matio qui, après avoir été d'abord le suppléant de Paul Meyer, finit par lui succéder ; définition élargie, par Marcel Bataillon en tant que chaire « d'histoire des littératures comparées de l'Europe méridionale et de l'Amérique latine ». La chaire des « études celtiques » fut occupée, de 1882 à 1930, par Henry d'Arbois de Jubainville, puis par Joseph Loth ; cette chaire fut alors remplacée par la chaire de « philosophie médiévale » confiée à Etienne Gilson. Ces Leçons inaugurales, qui renferment des trésors de connaissance et d'histoire des différentes disciplines en rapport avec le Moyen Âge et la Renaissance, ont donné lieu à une publication du Collège de France, sous la direction de Pierre Toubert et de Michel Zink : Moyen Age et Renaissance au Collège de France (Fayard, 2009). Trente et une chaires y sont représentées, et le texte des leçons inaugurales est reproduit intégralement. Michel Zink a par ailleurs consacré une émission de présentation de cet ouvrage sur les ondes de Canal Académie, dont on ne saurait trop louer l'exceptionnelle qualité et le rôle irremplaçable dans le rayonnement de la culture française à l'étranger. [2] Paul Meyer Meyer Paul (1840-1917) – Né à Paris d'une famille modeste d'origine strasbourgeoise. Etudes au lycée Louis-le-Grand. Élève de Guessard à l'Ecole des chartes. Thèse : Recherches sur la langue parlée en Gaule aux temps barbares (1861). Archiviste de la ville de Tarascon (1861). Attaché au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (1863-1865). Archiviste aux Archives nationales (1866-1872). Secrétaire de l'Ecole des chartes (1872-1875). Professeur au Collège de France (1876). Enseignement à l'Ecole des chartes : chargé d'un cours d'histoire de la littérature provençale (1865) ; suppléance de Guessard pour le cours des langues romanes (1869) ; chargé de cours (1878) ; professeur (1882) ; succède à Jules Quicherat comme directeur de l'Ecole des chartes (1882). Élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1883). Élu membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique (1904). Fondateur et directeur, avec Gaston Paris, de la Romania (1872). Etudes sur la chanson de Girart de Roussillon (1858-1859). Collaboration avec Guessard au recueil des Anciens poètes de la France, avec Aye d'Avignon et Gui de Nanteuil (1861). Édition et traduction de Flamenca (1865). Édition de Brun de la Montagne, de la Chanson de la Croisade contre les Albigeois (1875), de Daurel et Beton (1880) et de Raoul de Cambrai 1882). Alexandre le Grand dans la littérature française (1885). Guillaume le Maréchal (1901). Documents linguistiques du Midi de la France (1909). Les littératures méridionales au Collège de France En 1841 avaient été créées deux chaires consacrées aux langues et littératures modernes, selon une répartition géographique : pour celles qui étaient d'origine germanique, l'enseignement fut confié à Philarète Chasles ; pour l'Europe méridionale à Edgar Quinet. Il résulta de ce choix deux difficultés : tout d'abord un problème de définition de cette chaire, étant donné que les limites de l'Europe méridionale demandaient à être déterminées ; ensuite, le titulaire de la chaire qui fit de ses cours, à l'instar de Michelet, un instrument de propagande politique hostile au gouvernement. Au début du Second Empire, après la triple révocation, en 1852, de Michelet, de Mickiewicz et de Quinet, la chaire des Langues et littératures de l'Europe méridionale fut annexée de fait par Philarète Chasles. Peu après la mort de Quinet, le Collège de France voulut redonner son lustre et son autonomie à cette chaire en la confiant, par décret du 28 janvier 1876, à Paul Meyer que ses travaux avaient déjà mis hors pair parmi les romanistes, et qui allait devenir bientôt le directeur de l'Ecole des chartes, à la mort de Jules Quicherat en 1882. Né à Paris d'une famille modeste d'origine strasbourgeoise, Paul Meyer avait mené ses études au lycée Louis-le-Grand. Élève de Guessard à l'Ecole des chartes, il rédige une thèse consacrée à des Recherches sur la langue parlée en Gaule aux temps barbares (1861). Après avoir été archiviste de la ville de Tarascon (1861), il est attaché au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale (1863-1865), puis nommé aux Archives nationales (1866-1872). Paul Meyer avait été l'un des fondateurs, avec Gaston Paris, de la Revue critique en 1866, puis de la Romania en 1872, et trois ans plus tard de la Société des anciens textes français. On observe comme un parallélisme décalé dans les carrières de Paul Meyer et de Gaston Paris : tandis qu'au sortir de l'Ecole des chartes ce dernier était entré presque aussitôt à l'Ecole des Hautes Etudes et au Collège de France par ses suppléances de Paulin Paris, Paul Meyer, avant de suppléer aux cours de Guessard à l'Ecole des chartes, avait occupé d'abord, comme archiviste, diverses fonctions moins prestigieuses. De même que Gaston Paris évoquait plaisamment sa « grande église » (le Collège de France) et sa « petite chapelle » (l'Ecole des Hautes Etudes), Paul Meyer avait trouvé à l'Ecole des chartes son lieu de prédilection. C'est avec quelque réticence qu'il avait accepté de prendre la succession d'Edgar Quinet au Collège de France, et il s'était empressé de quitter le bruyant amphithéâtre pour une salle plus discrète. Si l'on a pu distinguer, dans la typologie des professeurs au Collège de France, la triple catégorie des ermites à l'auditoire clairsemé, des messies qui adressent du haut de leur chaire un message au monde entier, et des chefs de secte exerçant leur influence sur un laboratoire, c'est sans doute de cette dernière catégorie que pourrait se rapprocher Paul Meyer, dont l'enseignement large, méthodique et lumineux n'ambitionnait pas de passionner le grand public, mais visait à grouper autour de lui une élite d'élèves assidus et de les former aux exigences austères d'une philologie inspirée des méthodes allemandes. Élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1883), Paul Meyer fut également membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique (1904). Ayant la charge de diriger l'Ecole des chartes à partir de 1882, Paul Meyer confia deux ans plus tard la suppléance de sa chaire au Collège de France à l'un de ses élèves qu'il avait en haute estime, Alfred Morel-Fatio, le jugeant capable de poursuivre son enseignement dans un même esprit. Mais il attendit 1906 pour abandonner à ce dernier sa chaire que Morel-Fatio, élu devant Alfred Jeanroy, occupa jusqu'à sa mort en 1924. La leçon La leçon inaugurale de Paul Meyer fait partie de celles qui proposent une réflexion sur le domaine défini par l'intitulé d'une chaire plutôt que de celles qui exposent la démarche et le plan des études que l'impétrant se propose de suivre. Paul Meyer commence sa leçon en délimitant le champ de ses recherches à partir d'une réflexion portant sur le cours différentiel des langues et des littératures issues de la Romania. L'unité des langues de l'Europe méridionale (France, Espagne, Portugal, Italie, Roumanie) provient d'une origine commune que l'auteur précise être non pas le latin classique, mais le latin vulgaire. A cette unité linguistique, répond une diversité des littératures qui n'empêche pas l'exercice d'influences réciproques. Selon Paul Meyer, la langue, propriété du peuple, vit d'une vie végétative ; elle est marquée par le conservatisme. La littérature, elle, est le propre des élites, elle vit de la communication et des échanges ; bien plus que nationale elle apparaît cosmopolite – d'un cosmopolitisme contenu dans le cadre d'une unité de civilisation qui est en fait celle de la Chrétienté occidentale du Moyen Age. Ce qui relie entre elles ces littératures, c'est l'influence qu'exercent les plus anciennes sur les plus jeunes. Or, parmi les littératures modernes, les aînées sont historiquement celles du nord et du midi de la France, que Paul Meyer se garde de confondre dans le cadre d'une littérature « française » unifiée. Leur origine remonte au réveil d'une nouvelle civilisation après la fracture des temps barbares ; cette époque a eu pour conséquence l'abolition de la civilisation antique et un écart croissant entre le latin classique et le latin vulgaire ; la réforme carolingienne, toute latine et ecclésiastique, a consacré la rupture et a constitué désormais le latin en langue savante. C'est en France, entre le IXe et le XIe siècle que commence à se développer une activité littéraire en langue vulgaire, qui donnera naissance, dans le nord, à une littérature épique, et dans le midi à la poésie des troubadours. Durant la même époque, les autres pays méridionaux connaissent certes une activité littéraire, mais celle-ci demeure purement orale. Paul Meyer cherche alors à répondre à la question suivante : quelle est la raison du développement d'une littérature écrite en France ? L'explication qu'il donne est d'ordre sociologique et repose sur le constat suivant : la poésie se développe en dépendance et en symbiose avec un auditoire déterminé. En France, la poésie a trouvé un appui auprès des classes supérieures de la société féodale, dans le monde seigneurial ; par la suite, le goût aristocratique s'est répandu dans de nouvelles couches de la société. Ainsi, les différences entre les littératures du nord et du midi relèvent de la différence des milieux sociaux qui ont permis l'éclosion puis l'essor de ces littératures. Paul Meyer constate à cet égard la profonde évolution qui affecte le rôle des jongleurs : héritage de la fin de l'Empire romain, les amuseurs publics que sont les histrions perdurent aux temps mérovingiens et carolingiens ; mais en Aquitaine, grâce au développement d'une civilisation plus raffinée, les jongleurs se muent en poètes de cour. A cela s'ajoute un autre élément – qui n'est pas sans rappeler la triple formule de Taine (le climat, le milieu, la race) : les populations du nord et du midi de la France se distinguent par leur tempérament : belliqueux dans le nord, qui connaît une vie dure et agitée ; plus pacifique dans le midi. De là découle la distinction des deux genres prédominants de part et d'autre : chez les Français, l'épopée, chez les Provençaux la poésie lyrique. La leçon s'oriente alors vers un vibrant éloge de la civilisation méridionale qui a connu son âge d'or avec la poésie des troubadours et qui a étendu son influence en Lombardie et en Catalogne. Deux caractéristiques sont particulièrement mises en valeur : la puissance et la richesse de la bourgeoisie, à l'origine d'une vie municipale intense ; un esprit de tolérance en matière de religion. Mais l'on connaît le tragique destin de cette brillante civilisation du midi, qui est anéantie par la croisade venue du nord au début du XIIIe siècle. Paul Meyer, dont on sait l'amitié qu'il portait à Mistral et aux félibres de la Provence, ne manque pas de signaler une renaissance poétique contemporaine en Catalogne sous l'influence de ceux qu'il nomme des « troubadours modernes ». Pour lui, le mérite des Provençaux est d'avoir créé une poésie élevée par la pensée, distinguée par la forme, et qui démontre – avant même le fameux plaidoyer de Dante dans son De vulgari Eloquentia - la dignité de la langue vulgaire. Cette histoire contrastée conduit Paul Meyer à des considérations générales sur les conditions nécessaires à l'expression du génie poétique, présent à toute époque, mais qui a besoin de conditions favorables pour se manifester. Cette méditation sur le génie est ornée par la citation d'un poète anglais du XVIIIe siècle, Thomas Gray, auteur d'une fameuse élégie inspirée par un cimetière de village. Cette leçon témoigne à la fois de l'état des connaissances sur la littérature médiévale au moment où commence à s'affirmer, au travers de revues et d'institutions savantes, l'influence de la nouvelle école de philologie romane dont les deux fleurons sont Gaston Paris et Paul Meyer, et de l'attachement de ce dernier à la civilisation méridionale, qui fait pendant à son intérêt pour l'Angleterre, tandis que Gaston Paris était davantage orienté vers les apports germaniques et celtiques. Éléments de bibliographie Jacques MONFRIN, Etudes de philologie romane, Genève, Droz, 2001. (Première partie : A l'école de Paul Meyer, pp. 3-103). Charles RIDOUX, Evolution des études médiévales en France de 1860 à 1914, Paris, Champion. (Chapitre XX, pp. 959-974). Alfred Morel-Fatio Morel-Fatio Alfred (1850-1924) – Né à Strasbourg, d'une famille d'origine suisse et protestante. Comptable pour gagner sa vie, entre à l'Ecole des chartes (1869) où il se lie d'amitié avec Gaston Paris. Attaché au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, où il rédige le Catalogue des manuscrits espagnols et des manuscrits portugais. Mission à Madrid (1876). Séjours à Valence et à Majorque. Professeur de langues et littératures étrangères à Alger (1880). Secrétaire de l'Ecole des chartes (1885-1907). Suppléance de Paul Meyer au Collège de France (1885). Maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes. Fonde, avec Georges Cirot et Ernest Mérimée le Bulletin Hispanique (1899). Élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1910). Bibliographie du théâtre espagnol (1900). Historiographie de Charles Quint (1913). – Bibliographie : Hirschauer Ch., « Bibliographie des travaux de M. Alfred Morel-Fatio », Bulletin Hispanique, t. 27, 1925, pp. 289-335. L'hispanisme au Collège de France Cette notice, consacrée à Alfred Morel-Fatio, présente un caractère particulier, puisqu'elle illustre non pas la leçon prononcée le 4 décembre 1884 par Morel-Fatio, qui portait sur la comédie espagnole, mais celle de Marcel Bataillon, prononcée le 4 décembre 1945, rendant un double hommage à ses prédécesseurs, Morel-Fatio et Paul Hazard. Rappelons que Marcel Bataillon, après avoir enseigné, de 1937 à 1945 la langue et la littérature espagnoles à la Faculté des Lettres de Paris, fut professeur au Collège de France, de 1945 à 1965, dans une chaire de Langues et littératures de la Péninsule ibérique et de l'Amérique latine ; élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1953, il fut en outre Administrateur du Collège de France de 1955 à 1965. On peut fixer comme point de départ des études ibériques en France l'année 1841, lorsque Villemain confie à Edgar Quinet une chaire au Collège de France avec l'intitulé de Langues et littératures de l'Europe méridionale. Il est frappant qu'à de nombreuses reprises l'intitulé du libellé de cette chaire a connu des modifications ; on peut y déceler le signe d'interrogations fécondes à propos de recherches qui ont eu tendance à s'inscrire dans des cadres nationaux et civilisationnels de plus en plus vastes : de la Castille à la péninsule Ibérique, de la latinité européenne à une latinité transatlantique. L'ère de Morel-Fatio, durant une trentaine d'années, contribuera au développement d'études hispaniques consacrées en majeure partie aux trésors de la langue et de la littérature castillanes, avec une prédilection pour le XVIe siècle. Paul Hazard, à partir de 1924, met l'accent sur les conceptions de la littérature comparée, tandis que Marcel Bataillon étendra son enseignement à l'ensemble du domaine sud-américain. Alfred Morel-Fatio, qui fut l'élève à la fois de Paul Meyer et de Gaston Paris, est une brillante figure de la seconde génération de la nouvelle école de philologie romane qui apparaît à l'orée des années 1860 et s'affirme après la guerre franco-prussienne de 1870. Secrétaire de l'Ecole des chartes pendant vingt-deux ans, de 1885 à 1907, il supplée Paul Meyer au Collège de France dès 1884, avant de lui succéder dans sa chaire de Langues et littératures de l'Europe méridionale, tout en étant maître de conférences à l'Ecole des hautes études où il enseignait le latin vulgaire. Sa connaissance des langues faisait de lui un romaniste de haut vol, capable d'expliquer au Collège de France la Divine Comédie aussi bien que de tracer des tableaux d'ensemble du castillan, de l'aragonais, du catalan ou du portugais ; avec cela, ayant été quelque temps en poste à l'Université d'Alger (où malheureusement aucun élève ne s'était présenté à son cours !), il s'était rendu apte à démêler les rapports entre l'arabe et les langues indigènes de la Péninsule ibérique. Bataillon Marcel (1895-1977) – Né à Dijon. Etudes à l'Ecole normale supérieure (de 1913 à 1915, puis en 1919-1920). Licencié ès lettres (1915) et agrégé d'espagnol (1920). Membre de l'Ecole des Hautes Etudes hispaniques (Madrid et Séville). Professeur de français à l'Université de Lisbonne (1922-1926), puis d'espagnol au lycée de Bordeaux (1926-1929). Enseigne les littératures méridionales à la Faculté des lettres d'Alger (1929-1937). Docteur ès lettres (1937). Professeur de langue et littérature espagnole à la Faculté des lettres de Paris (1937-1945). Professeur au Collège de France (1945-1965). Elu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1953). Administrateur du Collège de France (1955-1965). – Bibliographie : par Charles Amiel dans l'ouvrage collectif Autour de Marcel Bataillon. L'œuvre, le savant, l'homme, Etudes et témoignages édités par Charles Amiel, Raymond Marcus, Jean-Claude Margolin, Augustin Redondo, Paris, De Boccard, 2004. Marcel Bataillon (1895-1977) est né à Dijon. Après des études à l'Ecole normale supérieure (de 1913 à 1915, puis en 1919-1920), il est licencié ès lettres (1915) et agrégé d'espagnol (1920). Membre de l'Ecole des Hautes Etudes hispaniques (Madrid et Séville), il est professeur de français à l'Université de Lisbonne (1922-1926), puis d'espagnol au lycée de Bordeaux (1926-1929). Il enseigne les littératures méridionales à la Faculté des lettres d'Alger (1929-1937) puis la langue et littérature espagnole à la Faculté des lettres de Paris (1937-1945). Professeur au Collège de France (de 1945 à 1965) – dont il sera Administrateur (1955-1965), il est élu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1953. La leçon La leçon de Marcel Bataillon s'inscrit dans la lignée de celles qui brossent l'historique d'une chaire et de ses titulaires successifs, tout en abordant, dans sa conclusion, des réflexions d'ordre général en relation avec une conjoncture historique nouvelle qui, en l'occurrence, est celle de l'Europe au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La création, en 1841, de deux chaires de langues et littératures modernes avait distingué les disciplines en fonction de leur appartenance aux deux branches germanique ou romane ; après la destitution de Quinet au début du Second Empire, Philarète Chasles avait en quelque sorte annexé sa chaire laissée vacante. L'ère Meyer-Morel-Fatio, qui s'étend de 1875 à 1924, allait ramener la chaire des études méridionales à une rigoureuse spécialisation ; mais tandis que Paul Meyer s'était spécialisé dans les littératures de la France méridionale et de l'Italie, Morel-Fatio avait exploré les bibliothèques de la péninsule Ibérique et concentrait sa recherche sur la littérature castillane. Toutefois, s'il laissait de côté le Portugal et l'Amérique latine, Morel-Fatio fut, selon le jugement de Marcel Bataillon, un des pionniers de la littérature générale dans la mesure où ses recherches sur les sources de la littérature castillane le conduisaient à travers les autres littératures européennes. « Philologue, mais grand philologue » : telle est la fameuse formule par laquelle Marcel Bataillon caractérisait la personnalité scientifique de Morel-Fatio. On y décèle à la fois un blâme voilé et un éloge sincère : celui qui n'est que « philologue » est un technicien besogneux, un ouvrier qualifié de l'édition des textes, maîtrisant un savoir-faire technique certes indispensable, mais insuffisant ; le « grand philologue », lui, complète ce savoir par une connaissance approfondie du contexte, de la civilisation, des mœurs, des institutions, de tous les aspects de l'histoire du pays d'où provient le texte étudié. Et de fait, Morel-Fatio sut s'illustrer aussi bien comme lexicologue que comme historien de la littérature et de la société. Mais surtout, ce que met en valeur Marcel Bataillon, c'est la complémentarité et la réciprocité des deux démarches, interne et externe, qui se résument dans une autre formule bien frappée : l'illustration sûre des textes ou l'illustration d'une époque par des textes sûrs. Telle est la méthode qui a été léguée à la civilisation européenne occidentale par les grands humanistes de la Renaissance ; telle est également la méthode qui fut reprise par l'école de Gaston Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle. Un des mérites de Morel-Fatio est d'avoir, avant de remettre sa succession au basquisant Saroïhandy, mis en ordre tous ses manuscrits, déposés à la Bibliothèque de Versailles, qui comprennent notamment dix cahiers de cours professés au Collège de France sur la société espagnole au XVIe et au XVIIe siècle (durant les années 1887-1888), ainsi que dix cahiers de textes sources copiés par lui-même, constituant une précieuse anthologie. Dressant le bilan de l'activité de son prédécesseur, Marcel Bataillon défend Morel-Fatio contre l'accusation, parfois portée contre lui, d'avoir été un « hispanologue » plutôt qu'un « hispanophile ». Il justifie ainsi la position soutenue par Morel-Fatio lors de sa leçon d'ouverture au Collège de France, le 4 décembre 1884, dont le sujet portait sur la comedia : Morel-Fatio aurait, aux yeux de Marcel Bataillon, fait faire un pas décisif à la définition de la comedia et de la position prise par Lope de Vega à l'égard de ce théâtre libre ; en aucun cas, on ne saurait accuser Morel-Fatio d'avoir été un dogmatique du classicisme ni un fanatique de la supériorité française. La partie de la leçon de Marcel Bataillon consacrée à Morel-Fatio s'achève par des considérations générales qui mettent en perspective les conditions de la recherche durant la longue période de paix entre 1870 et 1914 et la situation chaotique qui prévaut au sortir de la Seconde Guerre mondiale, à un moment où il faut reconstruire et refaire la communauté internationale des savants. Les longues périodes de paix, qui facilitent les travaux d'érudition, portent en elles le risque d'oublier que « la philologie est faite pour l'homme et non l'homme pour la philologie » : telle est le message que transmet la belle et altière leçon de Marcel Bataillon. Nous nous contenterons de donner ici un bref résumé de la seconde partie de la leçon inaugurale de Marcel Bataillon, qui fait l'hommage de son prédécesseur immédiat, Paul Hazard. C'est à ce dernier que la chaire a dû un élargissement significatif de son intitulé, signant une vocation ibéro-américaine : « Histoire des littératures comparées de l'Europe méridionale et de l'Amérique latine ». Cette nouvelle orientation allait être illustrée par le livre de Paul Hazard sur Les origines du romantisme au Brésil (1927). Marcel Bataillon définit ce que l'on pourrait appeler le « chronotope » de Paul Hazard, qui se caractérise par une double expansion spatiale et temporelle. Paul Hazard fut attaché à une nouvelle conception de la littérature comparée (ou générale) dont l'ambition est de traiter les grands courants littéraires, les échanges à travers le monde, sans limitation territoriale à un pays ou même à un continent – démarche que l'on peut mettre en regard avec le développement, chez les historiens, de l'histoire générale des civilisations dont témoigne la grande œuvre d'Arnold J. Toynbee. Ainsi, dans ses études, Paul Hazard fut amené à inclure la France dans son domaine, en tant que médiatrice naturelle entre le Nord et le Midi. Sur le plan temporel, son époque de prédilection fut celle de Leopardi et de Stendhal, et son ouvrage sur La Crise de la conscience européenne fut l'occasion d'étudier les complexes origines de la mentalité moderne dès la fin du XVIIe siècle. Enfin, aux yeux de Marcel Bataillon, le legs de Paul Hazard à l'hispanisme consiste surtout dans le fait qu'il a présenté l'Espagne comme une école de noblesse humaine. Cependant, Marcel Bataillon n'adopte pas l'attitude d'un épigone ; il semble bien plutôt donner à entendre qu'il n'y avait pas de postérité possible à la suite de Paul Hazard : ce dernier laissait « plutôt que des travaux à poursuivre, des modèles difficiles à imiter ». Bibliographie Hirschauer Ch., « Bibliographie des travaux de M. Alfred Morel-Fatio », Bulletin Hispanique, t. 27, 1925, pp. 289-335. Bibliographie de Marcel Bataillon par Charles Amiel dans l'ouvrage collectif Autour de Marcel Bataillon. L'œuvre, le savant, l'homme, Etudes et témoignages édités par Charles Amiel, Raymond Marcus, Jean-Claude Margolin, Augustin Redondo, Paris, De Boccard, 2004. Henry d'Arbois de Jubainville ARBOIS DE JUBAINVILLE Henri (d') (1827-1910) – Né à Nancy d'une vieille famille lorraine. Etudes à la Faculté de Droit de Paris puis à l'Ecole des chartes. Thèse intitulée Recherches sur la minorité et ses effets dans le droit féodal français, depuis l'origine de la féodalité jusqu'à la rédaction officielle des Coutumes (1851). Archiviste du département de l'Aube pendant vingt-huit ans (1852-1880). Travaux consacrés à l'histoire médiévale et à l'archéologie de la Gaule : Quelques observations (1857) : brochure polémique à propos de l'Histoire de France d'Henri Martin. Etudes sur l'état intérieur des abbayes cisterciennes, et principalement de Clairvaux au XIIe et XIIIe siècle (1858). Histoire des ducs et comtes de Champagne depuis le VIe siècle jusqu'à Philippe le Bel et Jeanne de Navarre (1859-1867, Prix Gobert en 1864). Les Premiers habitants de l'Europe, d'après les auteurs de l'antiquité et les recherches les plus récentes de la linguistique (1877). Entame à 54 ans une nouvelle carrière de celtisant. Nommé titulaire de la chaire de langues et littératures celtiques créée au Collège de France (1882). Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (1884). Succède à Gaidoz comme directeur de la Revue celtique (1885). Cours de littérature celtique (1883-1902). Catalogue de la littérature épique d'Irlande (1883-1884). Etudes sur la langue des Francs à l'époque mérovingienne (1900). Les Celtes depuis les temps les plus anciens jusqu'en l'an 100 avant notre ère (1904). Traduction de l'épopée irlandaise l'Enlèvement des vaches de Cooley (1907-1909). Mélanges H. d'Arbois de Jubainville : recueil offert par ses élèves en 1905. – Bibliographie complète de ses travaux dans la Revue celtique, t. 32, pp. 456-474. Les études celtiques au Collège de France Les celtisants s'accordent à dater la connaissance scientifique des langues celtiques de 1853, année où parut la Grammatica celtica du Bavarois Johann Kaspar Zeuss (1806-1856), œuvre continuée d'une part par Hermann Wilhelm Ebel, élève de Franz Bopp, devenu un spécialiste du proto-slave et des langues celtiques, et d'autre part par Withley Stoke, éditeur de nombreux textes irlandais. En France, les études celtiques ne furent reconnues que plus tardivement, sous l'impulsion de Henri Gaidoz, fondateur, en 1870, de la Revue celtique, dont il céda en 1886 la direction à Henri d'Arbois de Jubainville afin de se consacrer exclusivement aux études de folklore où il acquit un renom européen grâce à la revue Mélusine. De 1876 à 1925, Gaidoz enseigna à l'Ecole des Hautes Etudes l'irlandais et le gallois. Cependant, lorsqu'il fut décidé de consacrer cette science au Collège de France, en 1882, ce fut à d'Arbois de Jubainville que fut attribuée la nouvelle chaire. La France avait été devancée sur ce terrain par l'Allemagne où, à partir de 1875, Ernst Windish professait à l'Université de Strasbourg un cours de vieil irlandais. La fondation de la chaire de celtique au Collège de France était contemporaine de l'établissement d'une chaire de vieil irlandais par l'Académie royale d'Irlande. Né à Nancy d'une vieille famille lorraine, Henry d'Arbois de Jubainville fit ses études à la Faculté de Droit de Paris puis à l'Ecole des chartes, d'où il sortit en 1851 avec une thèse consacrée à la minorité dans le droit féodal français. Durant la période où il fut archiviste du département de l'Aube (1852-1880), ses travaux furent consacrés à l'histoire médiévale et à l'archéologie de la Gaule. La nomination de d'Arbois de Jubainville suivait de peu une mission officielle qui l'avait conduit en Angleterre et en Irlande pour étudier les précieux manuscrits irlandais de Dublin qui lui avaient été signalés par l'historien Henri Martin et qui furent jusqu'à sa mort l'objet principal de ses recherches. Mais, dès le milieu des années 1860, d'Arbois de Jubainville suit de près la publication du Barzaz-Breiz par le comte Hersart de La Villemarqué, où il flairait, à la suite de Renan, de Le Men et de Luzel, un parfum de fraude littéraire ; tout en respectant les égards qu'il devait à l'auteur, chartiste comme lui-même, d'Arbois publia sur cette question un article de poids dans la Revue critique en 1867. La carrière de celtisant de d'Arbois, qui devait s'étendre sur 28 ans (de 1882 à 1910), prenait le relais d'une carrière d'archiviste du département de l'Aube et d'historien des ducs et comtes de Champagne, qui avait duré, elle aussi, 28 ans (de 1852 à 1880). S'étant intéressé au droit privé, aux institutions politiques, à l'histoire antique et médiévale, à l'archéologie, à la diplomatique, à la linguistique comparée, d'Arbois de Jubainville était une personnalité scientifique aussi originale que féconde lorsqu'il se lança dans l'étude de la philologie celtique. Il devait à l'un de ses maîtres du lycée de Nancy, N. Theil, le goût de la linguistique comparée et il devint ainsi un des rares Français capables de comprendre l'importance de la grammaire celtique de Zeuss. Mais avant cela, il avait lu les travaux de Le Gonidec sur la langue bretonne, et surtout le Barzaza-Breiz, lecture qui l'avait, selon son propre témoignage, amené aux études celtiques, et il rencontra d'ailleurs, dès les premières années de son enseignement au Collège de France, Hersart de La Villemarqué. De fil en aiguille, d'Arbois fut poussé à étudier d'abord le bas-breton, puis le gallois, et enfin l'irlandais ; de même ses études de celtisant l'amenèrent à s'initier à la philologie indo-européenne et à la phonétique, s'assimilant les travaux de Bopp et de Schleicher ; par la suite, il fut l'un des premiers savants à reconnaître l'importance des découvertes nouvelles que faisaient Ferdinand de Saussure et Karl Brugmann, figure de proue du mouvement néogrammairien, et il conçut, dans les dernières années de sa vie, une haute estime pour le chef de la jeune école linguistique française, Antoine Meillet, qui devait occuper, à partir de 1905, la chaire de grammaire comparée au Collège de France. Les compétences linguistiques d'Arbois de Jubainville, qui s'accordaient pleinement avec les exigences scientifiques de la nouvelle école de philologie romane alors en plein essor, lui valurent de solides soutiens. D'Arbois était en correspondance avec Paul Meyer, Léopold Delisle, Michel Bréal, Hugo Schuchardt ; les grands celtisants de son temps (Whitley Stoke, Rhys, Ernst Windisch) étaient ses amis ; mais il était aussi un hôte assidu des salons de Renan, de Darmesteter et de Gaston Paris, où il était prisé pour son savoir, son originalité et sa bonhomie. D'Arbois fut particulièrement recommandé à Jules Ferry pour la chaire du Collège de France par Albert Dumont, ancien directeur de l'Ecole française d'Athènes et alors directeur des Enseignements supérieurs, ainsi que par l'historien Henri Martin. Pendant un quart de siècle, d'Arbois se donna tout entier à sa nouvelle tâche de celtisant. Sa mission en Angleterre et en Irlande aboutit à un Essai d'un Catalogue de la littérature épique de l'Irlande (1884), et il fut l'âme de la Revue celtique, dont il prit la direction en 1886, à la suite de Gaidoz ; les vingt-quatre volumes parus entre 1887 et 1910 ont été pour un bonne part rédigés par lui. Mais ses principaux travaux ont paru depuis 1883 dans son Cours de littérature celtique, en douze volumes, parmi lesquels on peut mentionner notamment Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique (t. II), L'épopée celtique en Irlande (t. V, en collaboration avec Georges Dottin), La civilisation des Celtes et celle de l'épopée homérique (t. VI), les Etudes sur le Droit celtique (t. VII-VIII). Il consacra enfin les dernières années de sa vie à la traduction de la principale épopée irlandaise, le Tain Bo'Cualnge (l'Enlèvement des Vaches de Cooley). Ferdinand Lot a porté un jugement assez sévère sur le bilan de l'œuvre de d'Arbois de Jubainville, lui reprochant de n'avoir pas les capacités de synthèse attendues d'un véritable historien, et d'avoir été, même dans le domaine de la philologie celtique, surtout un vulgarisateur, qui eut cependant le mérite de faire connaître en France les travaux des spécialistes anglais et allemands. Il est vrai que d'Arbois n'a pas écrit la grammaire celtique que l'on aurait pu attendre de lui, et c'est à Joseph Vendryes que l'on doit la publication, en 1908, d'une Grammaire du vieil irlandais. Influencé par les idées de l'école de Max Müller, d'Arbois s'était risqué à rechercher des parallèles exacts entre les légendes irlandaises et les mythes de la Grèce antique. Malgré l'âge et les infirmités, d'Arbois de Jubainville, toujours à l'affût de nouvelles connaissances, n'avait pu se résoudre à passer de son vivant le flambeau à l'un des élèves qu'il avait formés. Joseph Loth (1847-1934), chargé de cours de langue et littérature grecque à la Faculté des Lettres de Rennes, fondateur des Annales de Bretagne (1886) et traducteur des Mabinogion (1889 et 1913), lui succéda au Collège de France, où il occupa la chaire de celtique de 1910 à 1930 – laquelle devait être remplacée alors par la chaire de philosophie médiévale confiée à Etienne Gilson. Le celtique fut encore enseigné par un élève d'Antoine Meillet, Joseph Vendryes (1875-1960), mais dans le cadre de l'Ecole pratique des hautes études. La leçon La leçon inaugurale donnée le 14 février 1882 par Henry d'Arbois de Jubainville a pour objet de montrer comment la connaissance des plus anciens monuments de la littérature irlandaise peut servir à résoudre une partie des difficultés qu'offre l'histoire des Celtes continentaux. Cette leçon, consacrée à un sujet encore méconnu par le public cultivé de l'époque, se caractérise par une orientation assez technique. D'Arbois commence par situer le celtique parmi la grande famille des langues indo-européennes, signalant une de ses particularités : la perte du p initial (pater – athir). Il distingue ensuite, parmi les dialectes celtiques anciens le gaulois, qui change le qu primitif en p (quatuor – petor) de l'irlandais. Puis, passant en revue les langues néo-celtiques, celles qui sont apparues au moment de la chute de l'Empire romain (gallois et breton, cornique, irlandais, gaélique d'Écosse, manx de l'île de Man), il indique leur répartition en deux grandes familles avec, d'une part, le gallois, le cornique et le breton (transformation du qu primitif en p), d'autre part l'irlandais, le gaélique et le manx. Ayant brossé ce tableau des langues celtiques, l'auteur de la leçon propose un savant exposé sur l'origine du mot « celtique », distinguant quatre termes utilisés chez les auteurs de l'Antiquité. On trouve tout d'abord, en grec, le terme Κελτός, qui apparaît pour la première fois chez Hécatée de Milet, puis chez Hérodote et chez divers auteurs du IVe siècle, parmi lesquels Aristote. D'Arbois interprète ce mot grec comme la forme du mot gaulois Celta, qui désigne le rameau de la race celtique résidant entre la Garonne, la Seine et la Marne. Le nom Volca, qui est cet celui d'une tribu celtique établie au nord du haut Danube, va devenir chez les Germains, sous la forme Valah, le nom générique de la race celtique tout entière, que l'on retrouve dans divers noms de peuples ou de lieux (« Valaques, Welsch, Wales, Galles »). Il existait aussi, pour désigner l'ensemble des Celtes continentaux le nom romain Gallus, concurrencé par le mot grec Γαλάτης (« Galates, Galicie »). Dans les temps modernes, Κελτός a fini par désigner l'ensemble des Celtes, sans restriction, alors que les termes de Gallois, Gaulois, Galates sont associés à des limitations géographiques. Ces considérations philologiques se poursuivent avec l'exploration du domaine géographique actuel des langues celtiques, qui est devenu fort exigu. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les celtophones sont déjà limités à 3 millions d'individus, contre 90 à 100 millions pour les trois grands groupes indo-européens répandus sur le continent (les familles néo-latine, germanique et slave). D'Arbois ne manque pas de souligner le contraste avec l'état linguistique qui prévalait vers le début du IIIe siècle av. J.-C., où le grec et les langues celtiques se partageaient l'Europe. La déchéance des langues celtiques est présentée comme la conséquence de la puissance romaine et des conquêtes germaniques, l'irlandais étant le seul rameau qui ait échappé à la destructrice influence de la domination romaine. Comme témoignage de l'expansion antique du celte figure la dissémination de noms de lieux (tels que Noviodunum ou Noviomagus) dont la pointe la plus orientale est constituée par un établissement celtique sur le Dniestr. Ce suffixe –dunum a été d'ailleurs conservé en irlandais sous la forme de dûn (« château, forteresse, habitation royale »). Après cet exposé qui constitue une bonne introduction à un premier cours sur les langues celtiques, Henry d'Arbois de Jubainville entame l'éloge du vieil irlandais qui apparaît à tous les celtisants sérieux de son époque comme la source d'information privilégiée sur les langues celtiques, du fait de la richesse considérable que renferme sa littérature épique, mais également de l'intérêt que présente le système de la déclinaison. Pour d'Arbois, l'épopée irlandaise a le mérite de donner une idée de ce que devaient être les mœurs et les institutions des Gaulois du temps de César, et l'auteur ne manque pas d'évoquer le druidisme et les festins royaux de Tara, l'ancienne capitale de l'Irlande. La conclusion présente le sujet que le récipiendaire se propose de traiter dans son cours : il espère pouvoir trouver, dans les plus anciens monuments de la littérature irlandaise, la solution d'une partie des difficultés qu'a offertes jusqu'alors l'histoire des Celtes continentaux et d'éclairer ainsi les origines de l'histoire nationale de la France. On serait bien mal venu de voir là un quelconque esprit cocardier, car d'Arbois souligne le fait que, dans la mémoire nationale, c'est l'image du noble vaincu, Vercingétorix, et non celle du conquérant Brennus, qui reste liée à la période celtique. Après avoir mentionné le développement des études celtiques, depuis longtemps présentes à l'Université en Angleterre et en Allemagne, d'Arbois rend enfin hommage à Michel Bréal et à son enseignement de la grammaire comparée des langues indo-européennes, ainsi qu'à Henry Gaidoz et à ses cours de celtique à l'Ecole des hautes études. Bibliographie Bibliographie complète des travaux d'Arbois de Jubainville dans la Revue celtique, t. 32, 1911, pp. 456-474. Etienne Gilson Gilson Etienne (1884-1978) - Né à Paris, études au Petit Séminaire de Notre-Dame-des-Champs puis au Lycée Henri IV. Durant ses études en Sorbonne, suit les cours de Bergson au Collège de France. Diplôme en philosophie sous la direction de Lévy-Bruhl (Descartes et la Scolastique). Agrégé en 1907, puis professeur de philosophie dans divers lycées de provices entre 1907 et 1913. Docteur ès Lettres en Sorbonne et Maître de conférences à l'Université de Lille. Sous-lieutenant de mitrailleurs et fait prisonnier de guerre à Verdun. Professeur d'histoire de la philosophie à l'Université de Strasbourg (1919, puis à Paris (1921). Enseigne l'histoire des doctrines et des dogmes à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes. Premier voyage en Amérique et enseignement à Harvard (1926). Fonde avec le P. Gabriel Théry les Archives d'Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age (1926). Co-fondateur à l'Université de Toronto de l'Institute of Mediaeval Studies (1929). Fonde et dirige chez Vrin la série des Etudes de philosophie médiévale. Professeur d'Histoire de la philosophie du Moyen Age au Collège de France (1932). Membre de la délégation française à la Conférence de San Francisco pour la création de l'ONU (1945). Elu à l'Académie Française (1946). Conseiller de la République (sénateur). Prend sa retraite au Collège de France pour enseigner à plein temps au Pontifical Institute of Mediaeval Studies de Toronto (1951). – Bibliographie par Margaret McGraith, Etienne Gilson. A Bibliography. Une Bibliographie, Institut Pontifical d'Etudes Médiévales, Toronto, 1982. Principaux ouvrages : La liberté chez Descartes et la théologie, Paris, F. Alcan, 1913.Le thomisme : introduction au système de saint Thomas d'Aquin, Strasbourg, A. Vix, 1919.Etudes de philosophie médiévale, Strasbourg, Publication de la Faculté des Lettres de Strasbourg, 1921.La Philosophie au Moyen Age, Paris, Payot, 1922, 2 vol. La philosophie de saint Bonaventure, Paris, Vrin, 1924.Descartes et la métaphysique scolastique, Bruxelles, 1924.Saint Thomas d'Aquin, Paris, Gabalda, 1925.Introduction à l'étude de saint Augustin, Paris, Vrin, 1929.Etudes sur le rôle de la pensée médiévale dans la formation du système cartésien, Paris, Vrin, 1930.L'esprit de la philosophie médiévale, Paris, Vrin, 1932, 2 vol. Les idées et les lettres, Paris, Vrin, 1932 .Pour un ordre catholique, Paris, Desclée de Brouwer, 1934.La théologie mystique de saint Bernard, Paris, Vrin, 1934.Le réalisme méthodique, Paris, Téqui, 1936.Christianisme et philosophie, Paris, Vrin, 1936 .Héloïse et Abélard, Paris, Vrin, 1938.Réalisme thomiste et critique de la connaissance, Paris, Vrin, 1939.Dante et la philosophie, Paris, Vrin, 1939.Philosophie et incarnation selon saint Augustin, Paris, Vrin, 1947.L'être et l'essence, Paris, Vrin, 1948.L'école des muses, Paris, Vrin, 1951.Jean Duns Scot . Introduction à ses positions fondamentales, Paris, Vrin, 1952.Les métamorphoses de la Cité de Dieu, Louvain, Publications universitaires de Louvain, 1952.Peinture et réalité, Paris, Vrin, 1958.Introduction à la philosophie chrétienne, Paris, Vrin, 1960.La philosophie et la théologie, Paris, Fayard, 1960.Introduction aux arts du beau, Paris, Vrin, 1963.Matières et formes poïétiques particulières des arts majeurs, Paris, Vrin, 1964.La société de masse et sa culture, Paris, Vrin, 1967.Les tribulations de Sophie, Paris, Vrin, 1967.Linguistique et philosophie. Essai sur les constantes philosophiques du langage, Paris, Vrin, 1969.D'Aristote à Darwin et retour : essai sur quelques constantes de la biophilosophie, Paris, Vrin, 1971.Dante et Béatrice : études dantesques, Paris, Vrin, 1974.L'athéisme difficile, Paris, Vrin, 1979.Constantes philosophiques de l'être, Paris, Vrin, 1983. Ouvrages sur Gilson RENARD Alexandre, La querelle sur la possibilité de la philosophie chrétienne, Paris, Editions Ecole et Collège, 1941.MARITAIN Jacques, Etienne Gilson, philosophe de la chrétienté, Paris, Cerf, 1949.CARREL Jean-Claude, Essai de critique théologie de « L'esprit de la philosophie médiévale » de Gilson, Genève, Thèse Theol., 1950.NEDONCELLE Maurice, Existe-t-il une philosophie chrétienne ?, Paris, Fayard, 1956.MADIRAN Jean, Gilson, Editions Difralivre, 1992.GOUHIER Henri, Etienne Gilson. Trois essais : Bergson. La philosophie chrétienne. L'art, Paris, Vrin, 1993. La philosophie du Moyen Age au Collège de France On peut dire d'Etienne Gilson (1884-1978) qu'il fut une figure majeure de l'intelligence catholique du XXe siècle. Sa carrière se déroule parallèlement à celle de Jacques Maritain (1882-1973), mais, bien que se référant tous deux à la pensée de saint Thomas d'Aquin, leurs œuvres, leur trajectoire et leur personnalité propre sont bien distinctes. C'est par le Moyen Age que Gilson est arrivé à Thomas d'Aquin, et c'est par Descartes qu'il est arrivé au Moyen Age. Le sociologue Lévy-Bruhl avait en effet conseillé à Gilson, alors étudiant à la Sorbonne, d'aller chercher l'origine de certaines doctrines cartésiennes dans l'enseignement que l'auteur du Discours de la Méthode avait reçu à La Flèche. C'est ainsi que Gilson entra en contact direct avec les textes du Docteur angélique. A une époque où la philosophie médiévale était encore en France une terra incognita, Gilson, parti à la recherche des sources scolastiques du cartésianisme découvrit des auteurs qui le ravirent et auxquels il consacrera ses futures monographies : Augustin, Bernard, Bonaventure, Thomas d'Aquin, Dante, parmi d'autres. A la sortie de la Grande Guerre, où il combattit comme sous-lieutenant de mitrailleurs à Verdun où il fut fait prisonnier de guerre le 23 février 1916, Etienne Gilson occupa à l'Université de Strasbourg la chaire d'histoire de philosophie (de 1919 à 1921), puis il fut nommé à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris où il enseigna l'histoire des philosophies médiévales. Un mois plus tard (en décembre 1921), il est nommé directeur d'études pour les théologies et philosophies médiévales à l'Ecole pratique des hautes études, dans la section des Sciences religieuses, et il devient en même temps membre du jury d'agrégation de philosophie. De ses multiples fonctions et enseignements, nous retiendrons quelques moments forts : tout d'abord, il va permettre le rayonnement de la philosophie du Moyen Age par la fondation, en 1926, des Archives d'Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age (en collaboration avec le P. Gabriel Théry), puis par le lancement de la collection des Etudes de philosophie médiévale chez Vrin, en 1930. Ensuite, à partir de 1929, sa carrière prit un tour nouveau, lui donnant une stature internationale, avec son enseignement en Amérique, et particulièrement avec la fondation, en 1929, de l'Institut d'Etudes médiévales de Toronto, qui devint, dix ans plus tard, l'Institut Pontifical des Etudes Médiévales. Enfin, en France, il fut nommé professeur d'Histoire de la Philosophie du Moyen Age au Collège de France le 9 mars 1932, où il enseigna pendant dix-huit ans, avant de se consacrer à plein temps, à partir de 1951, à l'Institut de Toronto. Par ailleurs, le 24 octobre 1946, il fut élu à l'Académie Française, après une élection très disputée, au fauteuil dont avait été radié Abel Hermant, occupant ainsi, fait rarissime, la place d'un immortel encore en vie. Mais la carrière d'Etienne Gilson renferme aussi des épisodes d'ordre diplomatique ou politique. C'est ainsi qu'il effectua en 1922 une mission en Russie, organisant, dans le cadre du comité Nansen des cantines françaises pour les enfants russes affamés à Odessa et à Saratov. En 1945, il participe, comme membre de la délégation française, à la Conférence de San Francisco qui met en place la nouvelle Organisation des Nations Unies. En 1947, il devient Conseiller de la République (l'équivalent d'un sénateur actuel). Enfin, en 1949, il est vice-président du Bureau de la section culturelle du Mouvement Européen, né des mouvements de résistance à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui sera à l'origine du Conseil de l'Europe. Il serait sans doute à la fois injuste et erroné de faire de Gilson un simple professeur et historien de la philosophie. Professeur, certes, il le fut, mais également philosophe. Et son propos ne fut pas tant celui d'un historien que d'un contemporain de la pensée médiévale, d'un philosophe examinant l'histoire des idées d'un point de vue inspiré par les lumières de la doctrine chrétienne. Son œuvre comporte à la fois de vastes vues panoramiques, comme ses deux grands livres La Philosophie au Moyen Age (1922) et l'Esprit de la philosophie médiévale (1932) et des monographies érudites sur les plus grandes figures du Moyen Age occidental (Augustin, Thomas d'Aquin, Bernard de Clairvaux, Duns Scot, Dante, Bonaventure). Le nom de Gilson demeure lié à la question de la « philosophie chrétienne », polémique suscitée en 1931 à la suite des conférences d'Aberdeen qui furent à l'origine de son ouvrage capital sur L'esprit de la philosophie médiévale. Gilson et Maritain se trouvèrent confrontés au camp des rationalistes, animés par Émile Bréhier et Léon Brunschvicg, soutenus par Heidegger en Allemagne. Gilson admet parfaitement l'autonomie de la philosophie, qui est l'œuvre de la raison humaine ; mais il ajoute que le christianisme, par les lumières surnaturelles qu'apporte la Révélation, ouvre à la philosophie des perspectives inconnues d'elle auparavant. Pour Gilson, la raison d'un philosophe chrétien ne diffère pas de celle d'un philosophe non chrétien, mais elle travaille dans des conditions différentes, elle bénéficie d'un éclairage que la seule raison humaine est incapable de procurer. Maurice de Gandillac souligne d'ailleurs à juste titre que la synthèse formée durant le Moyen Age par le recours aux philosophies antiques (platonisme, aristotélisme, stoïcisme) conjuguées avec les doctrines des penseurs chrétiens, juifs et arabes, a constitué pour une large part le fonds philosophique de notre civilisation : accent mis sur la valeur de l'intériorité et de la subjectivité, distinction entre être et essence, personnalisation de la responsabilité, histoire conçue comme orientée vers une fin et non simple retour cyclique et éternel. La célébrité d'Etienne Gilson tient aussi de son maître ouvrage sur Le thomisme, qui a connu six éditions de 1913 à 1965, qui manifestent un approfondissement constant du sujet. On peut considérer la quatrième édition (celle de 1942) comme marquant une évolution majeure dans la pensée de Gilson, puisque c'est alors qu'il découvre ce qui est au cœur de la métaphysique de saint Thomas : la primauté de l'acte d'être, qui renvoie à la parole de l'Exode : « Je suis Celui qui suis ». Cette réflexion devait aboutir à l'un des maîtres livres de Gilson, l'Être et l'Essence (1948), mais aussi à un ouvrage posthume, partiellement inédit, qui porte le titre significatif des Constantes philosophiques de l'être (1983), qui constitue le testament philosophique de Gilson. La leçon La leçon inaugurale prononcée par Etienne Gilson le 5 avril 1932 peut être comptée au nombre des toutes grandes leçons, inaugurant un enseignement nouveau, puisque la chaire d'Histoire de la philosophie du Moyen Age prenait la place de la chaire de Langues et littératures celtiques qui avait été occupée par Henry d'Arbois de Jubainville puis par Joseph Loth. Gilson lui-même situait la création de cet enseignement dans le cadre plus large d'une promotion d'un mouvement historique européen qui touchait, outre la France, l'Allemagne, la Belgique et l'Italie. Il rendait hommage, pour ce qui est de la France, aux apports successifs de Victor Cousin et de Barthélémy Hauréau, ainsi qu'à l'œuvre du Père Mandonnet - spécialiste de l'averroïsme latin et l'un des fondateurs de la Revue thomiste - et à celle de l'école des dominicains du Saulchoir. Mais Gilson n'oubliait pas de marquer aussi sa dette envers deux de ses maîtres qui avaient inspiré l'esprit de ce nouvel enseignement : Lévy-Bruhl et Bergson. Définissant l'objet de sa leçon, l'auteur précise qu'il ne va pas brosser un tableau de la philosophie au Moyen Age, mais plutôt mener une réflexion sur un point essentiel, qui est le rapport de la pensée médiévale au naturalisme de l'Antiquité. Naturellement, il convient de rattacher l'orientation de cet exposé aux vifs débats relatifs à la question de la « philosophie chrétienne » qui s'étaient ouverts l'année précédente. Gilson justifie un tel choix, apparemment paradoxal, en rappelant l'amour que le Moyen Age portait aux belles-lettres et à l'héritage littéraire de l'Antiquité. La question posée est donc celle de l'appréciation du naturalisme grec par le Moyen Age chrétien. Non sans habileté, Gilson confie alors le plaidoyer à deux témoins qui lui serviront à préciser sa propre position, assez proche de l'un (Érasme) et radicalement opposée à l'autre (Luther). Le premier témoignage appelé à la barre est un texte d'Érasme, le Paraclesis, dans lequel le penseur de Rotterdam exhorte ses lecteurs à l'étude de la philosophie chrétienne. Gilson souligne l'élégance du style d'Érasme, mais relève que le modèle ne provient pas de la rhétorique des Anciens mais de la vérité du Christ, des Évangiles. Dans ce texte, Érasme s'en prend assez vivement aux chrétiens trop souvent ignorants de leurs propres dogmes, et il affirme la précellence indiscutable du magistère du Christ. Le but alors poursuivi par Érasme apparaît bien de rejeter hors du christianisme la philosophie grecque telle que le Moyen Age l'a introduite, par la scolastique, au risque de corrompre la Sagesse chrétienne : on retrouve là la vieille opposition qui ressort du discours de saint Paul devant les Athéniens entre la sagesse des hommes qui est folie et la folie de Dieu (la Croix) qui est sagesse. Ainsi, Érasme reproche aux théologiens du XIIIe siècle d'avoir introduit sans discernement toute la littérature profane dans l'Évangile, et il dénonce dans le Moyen Age, la collusion de l'Hellénisme et de l'Évangile. Se pose alors la question de la vraie nature de la Renaissance : non pas la découverte du naturalisme antique, que connaissait bien le Moyen Age, mais le heurt entre deux aspects différents de ce naturalisme. En fin de compte, Gilson juge intenable la position d'Érasme qui, prise à la lettre, reviendrait, pour avoir l'Évangile dans sa pureté et dans sa simplicité, à abandonner aussi bien Aristote que Platon. Voici maintenant convoqué Luther, qui n'a jamais caché son profond mépris pour la théologie scolastique, à laquelle il reproche une collusion entre la philosophie grecque et la théologie, allant jusqu'à déclarer : « Tout Aristote est à la théologie ce que les ténèbres sont à la lumière ». A ce moment, Gilson intervient pour rappeler la complexité du problème, qui semble avoir échappé à Luther : toute doctrine de la grâce (théologie) suppose une doctrine de la nature (philosophie). Certes, les Anciens avaient développé une conception de la vertu qui ignore les blessures causées par la chute et la nécessité de la grâce pour guérir ces blessures, et saint Augustin pouvait s'exclamer : « là où il n'y avait pas de foi, comment y aurait-il eu justice ? ». Toutefois - et c'est là l'un des nœuds de la question du libre-arbitre - là où la grâce est venue guérir les blessures de la chute, l'homme peut acquérir des mérites par l'orientation de son libre-arbitre vers le bien. Grande est en somme la différence entre Luther et saint Augustin : pour ce dernier, l'initiative vient certes de Dieu, mais elle ne saurait s'effectuer sans la collaboration de l'homme. Et Gilson de conclure : « Le Dieu de saint Augustin guérit une nature, celui de Luther sauve une corruption ». Tel fut l'enjeu du débat lors de la Réforme. Il s'agissait de savoir si le surnaturalisme chrétien allait recueillir le naturalisme antique pour le compléter, ou au contraire le détruire sans retour pour s'y substituer. Pour Luther, en tout cas, la réponse était claire : par la faute originelle, l'homme est immuablement fixé, en sa nature, dans le mal. Cette condamnation de la nature a trouvé, au Moyen Age déjà, des procureurs, parmi les réformateurs les plus stricts du XIIe siècle (Pierre Damien ou Bernard de Clairvaux). Gilson estime que ce ne sont pas des interprètes qualifiés de la philosophie médiévale, qu'ils n'ont jamais aimée, au contraire des philosophes de la nature proches de l'école de Chartres comme Bernard Silvestre ou Alain de Lille. Etienne Gilson trouve dans un des plus beaux fleurons de la littérature médiévale profane, le Lancelot en prose, ce sens d'une alliance entre la grâce et la nature, qu'il définit par la belle expression d'une « tendresse réciproque d'une grâce amie de la nature et d'une nature amie de la grâce ». Avec un lyrisme qui rappelle certains accents du Père Louis Bouyer dans les Lieux magiques de la légende du Graal, Etienne Gilson évoque le renouveau de la terre celtique sous le printemps de la grâce et il voit dans l'Enchantement du Vendredi Saint de Richard Wagner – qui est cité en exergue à sa leçon – la bénédiction de Parsifal descendre sur le monde racheté. Après avoir culminé dans ce mouvement lyrique, le philosophe reporte son attention sur l'histoire de la pensée médiévale et sur les raisons de la faveur – et de la ferveur - avec laquelle le christianisme a accueilli l'héritage d'Aristote. Gilson examine alors la diversité des doctrines médiévales qui se dessinent sur le fond d'une véritable unité, et il compare les trois prestigieuses écoles que furent l'averroïsme, le thomisme et l'augustinisme. Si l'averroïsme se caractérise par un hellénisme radical, saint Thomas se fait le défenseur d'Aristote, mais il reproche aux averroïstes d'oublier que pour les chrétiens l'ordre de la nature dépend de l'ordre divin ; quant aux augustiniens, ils admettent la persistance de la nature et du libre-arbitre grec sous la grâce, saint Augustin ne manquant jamais de rappeler que Dieu ne sauve pas l'homme sans l'homme : nec gratia Dei soli, nec ipse solus, sed gratia Dei cum illo. Avec la Réforme, le naturalisme antique sera rejeté comme inconciliable avec le christianisme. Mais ici, Gilson distingue nettement entre la pensée de Luther et celle d'Érasme. Chez Luther, l'opposition à la théologie médiévale lui apparaît comme une condamnation de tout humanisme, tandis que dans la lutte d'Érasme contre les théologiens, Gilson ne voit que le heurt accidentel de deux humanismes qui auraient pu et dû en fait s'accorder. Finalement, la Renaissance s'orientera vers l'instauration d'un hellénisme bien différent de celui de saint Thomas, se référant à une Antiquité que le Moyen Age n'avait pas connue. Le trait nouveau le plus marquant, dans lequel réside la modernité de cette époque, c'est que, désormais, l'Antiquité est traitée comme passée (mais non point périmée). Alors que l'humanisme médiéval est un humanisme de l'intemporel, c'est le sens de l'Histoire qui caractérise les temps nouveaux. Dans sa conclusion, Etienne Gilson qualifie la philosophie médiévale comme le suprême épanouissement de la philosophie grecque, transplantée en terre de chrétienté, avant de passer au musée de l'histoire, comme objet non vivant. Le sauvetage d'Aristote par la philosophie du Christ : voilà l'héritage que Gilson reçoit, dit-il, des mains d'Érasme par les mains de Guillaume Budé : De transitu hellenismi ad Christianismum. De là découle l'annonce de son programme de travail, qui consistera à discerner dans l'Antique qui dure le Chrétien qui le travaille du dedans et le transforme. Et il émet enfin le vœu que, dans cette chaire d'histoire de la philosophie, son enseignement ne trahisse ni l'histoire ni la philosophie. Bibliographie Margaret McGraith, Etienne Gilson. A Bibliography. Une Bibliographie, Institut Pontifical d'Etudes Médiévales, Toronto, 1982. [1] RIDOUX Charles, « Paul Meyer », pp. 141-144 ; « Henry d'Arbois de Jubainville », pp. 155-158 ; « Alfred Morel-Fatio et Marcel Bataillon », pp. 199-202 ; « Etienne Gilson », pp. 251-256, dans Moyen Âge et Renaissance au Collège de France, Paris, Fayard, 2009. [2] http://ift.tt/2iePBlJ - Artículo*: Charles RIDOUX - Más info en psico@mijasnatural.com / 607725547 MENADEL Psicología Clínica y Transpersonal Tradicional (Pneumatología) en Mijas y Fuengirola, MIJAS NATURAL *No suscribimos necesariamente las opiniones o artículos aquí enlazados
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