
<p><strong>Entrée à vingt et un ans au monastère dominicain de Sainte-Marie de Prouilhe, dans l’Aude, Françoise Azaïs de Vergeron (1926-2015) y vécut jusqu’à sa mort sous le nom de sœur Catherine-Marie de la Trinité. De cette longue vie contemplative dont nous fêtons le centenaire de la naissance, sont nés des poèmes mystiques d’une sobriété saisissante, publiés anonymement en 2010 aux éditions Arfuyen. Brefs comme des haïkus, ils tracent le chemin d’une âme qui s’est dépouillée jusqu’à se fondre dans l’infini.</strong></p>
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<figure><a href="https://philitt.fr/wp-content/uploads/2026/05/Capture-decran-2026-05-31-a-16.55.27.png"><img width="348" height="559" src="https://philitt.fr/wp-content/uploads/2026/05/Capture-decran-2026-05-31-a-16.55.27.png" alt="" style="width:374px;height:auto;"></a></figure>
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<p><em>Le Repos inconnu</em> rassemble les fragments poétiques de Françoise Azaïs de Vergeron — Catherine-Marie de la Trinité en religion —, moniale dominicaine née à Saint-Cyr-l’École le 3 août 1926. Entrée au monastère de Sainte-Marie de Prouilhe à l’âge de vingt-et-un ans, elle mena durant près de soixante-dix années une existence de renonçante consacrée à la quête de l’absolu. Ses poèmes furent d’abord publiés discrètement, à l’initiative d’une sœur de la communauté, dans une modeste brochure diffusée au magasin du monastère. En 2003, Max de Carvalho, à qui sœur Marie avait confié l’ensemble de ses manuscrits, fit paraître aux éditions L’Arrière-Pays un premier florilège sous le titre <em>Le Mendiant d’infini</em>. <em>Le Repos inconnu</em>. Une version enrichie et révisée fut ensuite publiée en 2010 dans la collection « Carnets spirituels » des éditions Arfuyen. Le livre paraît sous l’égide de Gérard Pfister, fondateur d’Arfuyen, dont le travail éditorial remarquable a largement contribué, depuis plusieurs décennies, à faire connaître les grandes voix spirituelles et poétiques souvent tenues à l’écart des circuits littéraires dominants.</p>
<p>Ce recueil échappe d’emblée aux catégories habituelles de la poésie contemporaine. Il ne procède point d’une ambition littéraire au sens mondain du terme, mais d’une vie entièrement ordonnée à l’oraison et à la contemplation : longues vigiles nocturnes, offices, marches solitaires dans la campagne audoise autour du monastère. Tout, dans la poésie de soeur Marie, frappe par son dénuement. Elle s’offre au lecteur sans apprêt, dépouillée d’artifice intellectuel, avec ces « mots simples comme l’eau » qu’évoque Max de Carvalho dans sa préface. Mais cette simplicité n’a rien d’une facilité : elle est le fruit lentement mûri d’un effacement progressif de soi qui confère à ces vers leur limpidité singulière.</p>
<p><strong>Une parole émondée</strong> </p>
<p>La disposition même des poèmes participe de ce dépouillement spirituel. Entourés de vastes espaces blancs, disséminés sur des pages quasiment désertes, les vers de sœur Marie imposent au lecteur une ascèse du regard. Ils semblent, en vérité, moins destinés à être analysés qu’à être médités. La vie monacale de Sœur Marie n’est pas seulement le sujet de ces poèmes : elle en constitue la matière même. La blancheur de la page prolonge le silence intérieur dont chaque texte procède, et invite à son tour le lecteur au recueillement. On ne peut lire <em>Le Repos inconnu</em> sans garder à l’esprit ce qu’est Sainte-Marie de Prouilhe. Ce monastère est le premier foyer de ce qui deviendra l’Ordre des Prêcheurs. Fondé par saint Dominique en 1206, il accueillait à l’origine des femmes cathares converties à la foi catholique, désireuses de mener une vie de prière, de pénitence et de pauvreté. Comme les autres branches de l’ordre dominicain naissant, la communauté fut placée sous la règle de saint Augustin. L’esprit de cette règle éclaire profondément la tonalité du recueil : « La première chose pour laquelle vous êtes réunis, c’est pour habiter unanimes en votre demeure et pour faire une seule âme et un seul cœur en Dieu. » Toute la poésie de sœur Marie semble naître de cet idéal d’unification intérieure : non l’affirmation d’une individualité singulière, mais le lent consentement à une vie entièrement tournée vers Dieu.</p>
<p>Il faut d’abord dire ce que <em>Le Repos inconnu</em> n’est pas. La concision de sa langue n’a rien du minimalisme devenu conventionnel dans une partie de la poésie contemporaine, ni de l’éloge du néant auquel une partie de la poésie contemporaine a habitué son lecteur. Chez sœur Marie, l’extrême brièveté du vers ne relève ni d’un simple goût de l’ellipse ni d’une esthétique de la fragmentation : elle procède d’une parole longuement purifiée par le feu de l’abnégation, émondée jusqu’à ne plus conserver que l’essentiel. Ces poèmes naissent d’une longue traversée intérieure faite d’attente, d’obscurité et de séparation, mais aussi d’émerveillement, d’espérance et, finalement, d’une forme de plénitude retrouvée dans l’expérience de l’unicité divine :</p>
<p>« L’angoisse de la nuit<br>la première<br>verra l’aurore. » </p>
<p>Dans ces textes, Dieu apparaît d’abord comme une Présence-absence ineffable que toute image risquerait d’obscurcir davantage. Plus la moniale semble s’approcher de Lui, plus le désir se creuse et s’intensifie ; il prend alors la forme d’une tension intérieure jamais apaisée : </p>
<p>« Seigneur, archer d’infini,<br>tends toujours en mon cœur<br>la corde du désir. » </p>
<p>Toute la force de cette poésie réside peut-être dans son apparente retenue : une parole sobre en apparence, mais intérieurement consumée par une attente sans mesure.<br><br><strong>Les deux infinis du ciel et de la mer</strong></p>
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<figure><a href="https://philitt.fr/wp-content/uploads/2026/05/Le_Silence_-_Odilon_Redon_Palais_des_Beaux-Arts_de_Lille.jpg"><img width="500" height="647" src="https://philitt.fr/wp-content/uploads/2026/05/Le_Silence_-_Odilon_Redon_Palais_des_Beaux-Arts_de_Lille.jpg" alt="" style="width:384px;height:auto;"></a><figcaption>Odilon Redon, <em>Le Silence </em>(circa 1895)</figcaption></figure>
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<p>Le mysticisme nuptial occupe une place notable dans les premiers poèmes du recueil. Nombre de textes expriment avec une intensité remarquable le désir d’union avec l’Aimé divin, dans une langue où la ferveur spirituelle emprunte souvent les accents de la passion amoureuse. On retrouve parfois, au reste, l’élan incandescent des grandes mystiques affectives, telle sainte Thérèse d’Avila. Par exemple :</p>
<p>« J’ai soif de Toi,<br>ô ma source assoiffée d’être bue ! »</p>
<p>Au fil des poèmes, Dieu se révèle autant dans l’éclair de la rencontre que dans la brûlure du manque. Et certains vers diffusent, au cœur de la sobriété générale du recueil, un parfum voluptueux, résolument charnel :</p>
<p>« Amour,<br>Tu m’as comblée<br>en une longue étreinte<br>et maintenant je ne suis<br>plus que ton Absence. » </p>
<p>Ou encore : </p>
<p>« Tu as frôlé mes yeux<br>d’une rosée de lumière.<br>Je bois Ton Visage,<br>ô merveille !<br>et Ton regard de feu. » </p>
<p>Chez sœur Marie, l’amour ne relève jamais d’une abstraction théologique ; il demeure une expérience vécue, traversant le corps, les sens et l’affectivité, avant de rejoindre le fond de l’âme. Certains vers évoquent, dans un registre différent, les haïkus japonais par leur manière d’ouvrir, à partir d’une image très simple, un espace de méditation :</p>
<p>« Gentiane de montagne,<br>ton bleu<br>me parle<br>de la mer,<br>ton étoile —<br>du ciel. » </p>
<p>Comme l’écrit justement Max de Carvalho dans sa préface, les poèmes de la moniale semblent habités par « les deux infinis du ciel et de la mer ». Plus largement, la beauté du monde visible qu’ils célèbrent laisse entrevoir, sans jamais l’épuiser, la splendeur du monde invisible. Dans ces vers, la nature devient le miroir d’une beauté plus haute, dont chaque chose créée porte obscurément la trace :</p>
<p>« À quoi Te comparerai-je ?<br>À l’éclat de cette fleur au soleil ?<br>À la blancheur des cimes qui me ravit ?<br>(…) ou bien à cette profusion de diamants<br>semés par la nuit, qui émaille l’herbe des champs ? »</p>
<p>Cet émerveillement devant la Création s’inscrit dans une longue tradition chrétienne, depuis saint Irénée de Lyon jusqu’aux grandes figures contemplatives du Moyen Âge. Une telle vision trouve un écho chez le père Porphyre, moine orthodoxe du XX<sup>e</sup> siècle, lorsqu’il affirmait, du haut du Mont Athos, que « la nature est l’Évangile caché ». L’on pense naturellement à saint François d’Assise, mais aussi à Hildegarde de Bingen, ou encore à Bernard de Clairvaux, qui écrivait en 1135 à Henri Murdac, alors abbé de Vauclair : « On apprend beaucoup plus de choses dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers vous enseigneront des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs. » </p>
<p><strong>La mort comme seconde naissance</strong></p>
<p>À l’instar d’Hadewijch d’Anvers huit siècles avant elle, la poésie de sœur Marie s’achemine d’une mystique nuptiale à une mystique plus essentielle, proche de la tradition rhénane. Au-delà de l’union charnelle avec l’Aimé « qui est Tout », apparaît chez elle un désir plus profond, celui de l’abolition de toute séparation intérieure et de toute limitation personnelle :</p>
<p>« Étang de montagne en été,<br>sais-tu ce qu’il te manque<br>pour devenir torrent ? » </p>
<p>Cette aspiration traverse nombre de ses vers :</p>
<p>« Bois mon péché jusqu’à la lie,<br>alors ma coupe vide<br>pourra s’emplir de Toi. » </p>
<p>L’on voit se dessiner ici une quête d’absolu, au-delà même des représentations ordinaires de Dieu : non plus seulement le Dieu de la relation affective, mais l’Un sans second dépouillé de tout attribut, ce que Maître Eckhart (1260-1328) nommait la « Déité » (<em>Gottheit</em>), par distinction avec le Dieu personnel (<em>Gott</em>). Dans un poème, sœur Marie évoque d’ailleurs le « Principe » et dans deux autres la « Déité », vocabulaire caractéristique de l’horizon apophatique de la tradition rhénane héritée du Pseudo-Denys l’Aréopagite, qui envisage Dieu selon ce qu’il n’est pas plutôt que selon ce que nous pensons pouvoir affirmer à son sujet. Chez Eckhart, la Déité désigne l’essence divine considérée en elle-même, au-delà de toute limitation adventice et de toute relation. C’est ce « Dieu au-delà de Dieu » dont il peut dire : « avant qu’il y eût des créatures, Dieu n’était pas Dieu, Il était ce qu’Il était ». Dès lors, l’âme ne cherche plus seulement la consolation spirituelle ou l’union affective : elle aspire à coïncider avec le Principe même, dans une renonciation sans faille au moi empirique. Sœur Marie semble atteindre ici cette région extrême du détachement intérieur où vivre et mourir deviennent indifférents, parce que toute volonté propre doit être abandonnée :</p>
<p>« Ma mort<br>sera Ton Jour. » </p>
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<figure><a href="https://philitt.fr/wp-content/uploads/2026/05/Capture-decran-2026-05-31-a-17.29.49.png"><img width="257" height="343" src="https://philitt.fr/wp-content/uploads/2026/05/Capture-decran-2026-05-31-a-17.29.49-edited.png" alt="" style="width:367px;height:auto;"></a><figcaption>Le théologien mystique Maître Eckhart</figcaption></figure>
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<p>Et, à la fin du livre, ce vers d’une densité saisissante, qui résonne comme l’aboutissement de toute une vie contemplative :</p>
<p>« Lorsque je mourrai,<br>je naîtrai Toi. » </p>
<p>Comment ne point songer ici à Maître Eckhart, qui écrivait dans son poème spirituel <em>Le Grain de sénevé</em> : « Si je deviens ma perte, / c’est Toi seul que je trouve ». Mais ce motif radical traverse également d’autres grandes traditions. La sainte hindoue Lal Ded (1320-1392), contemporaine d’Eckhart, témoigne dans ses <em>Dits</em> d’une expérience voisine :</p>
<p>« Avant la mort je suis morte toute entière.<br>Dans la perte, j’ai perdu la perte.<br>La perte perdue,<br>je suis revenue à l’océan de l’existence. » </p>
<p><strong>Une voix sans nom</strong></p>
<p>Quiconque a fréquenté la poésie des grands maîtres soufis reconnaîtra également, dans certains accents de sœur Marie, cette même révélation intérieure en vertu de laquelle la dévotion suprême passe par l’effacement de soi. Ces rapprochements ne relèvent point d’un syncrétisme superficiel. Ils suggèrent plutôt qu’à leurs sommets, certaines expériences mystiques finissent par se rejoindre dans l’ineffable. Dans l’austérité de son monastère occitan, sœur Marie semble avoir approché ce fond de l’âme où l’être humain consent à s’oublier pour laisser place à une Présence plus vaste que lui-même. Elle confia d’ailleurs à de Carvalho avoir « goûté la plénitude de la Présence ». Et elle écrit encore :</p>
<p>« Qui goûte l’insondable Source</p>
<p>connaît la manne cachée. »</p>
<p>Le psychologue analytique Carl Gustav Jung (1875-1961) voyait dans l’exaltation de la personnalité un « vice de l’art moderne » ; or la poésie de sœur Marie ne procède pas de l’affirmation d’un moi soucieux d’exhiber sa singularité, elle cherche précisément à l’effacer afin de renaître plus vaste en sa source essentielle :</p>
<p>« Où je ne suis pas<br>Tu es —</p>
<p>et en Toi<br>je Suis. » </p>
<p>Le choix éditorial de publier ses poèmes sous la seule mention « Une moniale » n’a donc rien de fortuit. Il ne relève point d’une modestie de façade : il constitue l’aboutissement même du cheminement intérieur de soeur Marie. Une voix qui passa près de soixante-dix années à se déprendre d’elle-même pour s’effacer devant le Principe au-delà de tout nom ne pouvait sans doute signer autrement. Dans un monde saturé de discours creux, où l’expression de soi devient l’horizon indépassable, <em>Le Repos inconnu</em> rappelle qu’une contemporaine traversée par la quête du Tout Autre peut encore rendre à la parole poétique une véritable densité spirituelle. C’est peut-être pour cette raison que certains vers continuent longtemps d’habiter la mémoire du lecteur, dans leur nudité oraculaire :</p>
<p>« Qui contemple le Feu<br>consent au Brasier. » </p>
<p><strong>Gabriel Arnou-Laujeac</strong></p>
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